Immigration : une juge en colère !
Marie Dumes est le pseudonyme d’une juge administrative. Elle a traité 2 000 dossiers de recours contre des arrêtés de reconduite à la frontière ou des refus de séjour, mettant en jeu le destin de 4 000 à 8 000 personnes. Cette femme dont le coeur balance plutôt à gauche tire la sonnette d’alarme contre des politiques incohérentes qui, de droite ou de gauche, découragent l’immigration de travail et favorisent l’immigration d’assistance.
Le Point : Quelle est la raison de votre engagement sur le dossier de l’immigration ? Et pourquoi mener un tel combat sous le couvert de l’anonymat ?
Marie Dumes : Je ne fais pas de politique. Je suis magistrate administrative, tenue d’appliquer la loi. Je souhaite, à titre individuel, exprimer un malaise en tant qu’agent de l’Etat de droit au service de l’intérêt général et citoyenne responsable, car cette loi est devenue illisible et discriminatoire.
- J’ai essayé de me faire entendre de nombreux politiques par la voie administrative et, récemment encore, du cabinet de Brice Hortefeux. Sans succès. J’ai donc choisi, en désespoir de cause, de témoigner dans la presse. Je le fais sous un nom de plume, pour respecter mon devoir de réserve. Mais je ne me cache pas et suis prête à débattre.
Le Point : Brice Hortefeux a présenté un projet qui durcit les conditions du regroupement familial et prévoit que les candidats à l’immigration ou à la régularisation seront soumis à une évaluation de leurs connaissances de la lan-gue et des valeurs de la République. Qu’en pensez-vous ?
Marie Dumes : Dans le cadre d’un parcours d’intégration, inciter les migrants à apprendre le français n’est pas une mauvaise idée. S’agissant des valeurs de la République, je ne suis pas certaine que leur apprentissage puisse relever de la réglementation. C’est notre affaire à tous. Surtout, cette réforme précipitée et partielle va susciter des tensions et de nouvelles inégalités, sans répondre à l’objectif affiché par le gouvernement de lutte contre l’immigration illégale. Le durcissement du regroupement familial ne fera que pénaliser quelques milliers de personnes qui ont respecté les règles. En effet, le regroupement familial s’applique aux conjoints et enfants mineurs d’étrangers en situation régulière, dès lors que ceux-ci disposent d’un logement et de ressources suffisantes. Mais il représente seulement 10 % des titres de séjour accordés pour des raisons familiales.
Le Point : Sur quel fondement sont donc octroyés les autres titres de séjour pour raisons familiales ?
Marie Dumes : Au moins dix autres cas sont recensés par la loi, qui concernent des familles étrangères de Français et des étrangers malades, mais aussi les étrangers en situation irrégulière qui n’entrent dans aucune des catégories précédentes et invoquent des liens personnels et familiaux non définis avec des personnes résidant en France, régulièrement ou non. Ce qui signifie que deux clandestins entrés en France avec leurs enfants munis d’un visa de tourisme peuvent obtenir leur régularisation sans avoir à justifier d’un emploi et d’un logement alors qu’un Français qui veut faire venir sa femme allemande doit prouver qu’elle ne sera pas une charge. Or le nombre de ces régularisations « vie privée et familiale » accordées sans la moindre condition de ressources a quadruplé depuis l’adoption de la loi Chevènement-Jospin du 11 mai 1998 (dite loi Reseda), inspirée par un rapport de Patrick Weil, excellent historien et sociologue mais juriste approximatif. Son postulat principal, selon lequel les régularisations législatives de plein droit, dites « au fil de l’eau », risquent moins de créer un appel d’air que les régularisations ponctuelles, a été démenti par les faits.
Le Point : En somme, la France a une politique très généreuse d’immigration légale et de régularisation de l’immigration illégale ?
Marie Dumes : La situation est encore plus paradoxale. Depuis 1974, on a considérablement durci les conditions d’immigration légale (même si la loi de juillet 2006 a introduit un assouplissement pour les secteurs à forte tension d’embauche), tandis que, sans même en avoir conscience, les gouvernements successifs encourageaient l’immigration illégale. La France est le pays à taux de chômage élevé qui a la législation la plus libérale au monde en matière de régularisation. Aussi parlerai-je plutôt d’une non-politique d’immigration. Au fil des réformes contradictoires de la gauche, qui prétend offrir toujours plus de droits, et de la droite, qui affirme instaurer toujours plus de contrôles, ainsi que le dit justement Patrick Weil, l’ordonnance du 2 novembre 1945 relative à l’entrée et au séjour des étrangers est devenue incohérente, illogique et discriminatoire. En théorie, elle permet d’accueillir toute la misère du monde ; or c’est impossible en pratique. Cette situation est d’autant plus explosive qu’elle est appréciée de façon divergente par « le peuple » et « les élites », en particulier par les médias, les artistes et les milieux enseignants, toujours prêts à dénoncer l’intolérance.
Le Point : Seule une minorité défend ce « droit à l’immigration ». Et vous savez bien que la France a souvent eu besoin de recourir aux travailleurs étrangers.
Marie Dumes : Il faut être aveugle ou extrémiste pour ne pas voir que, depuis 1974, nous avons découragé l’immigration de travail et encouragé l’immigration d’assistanat. On ne demande plus au migrant d’être en mesure de gagner sa vie et de contribuer à l’aide au développement en envoyant de l’argent dans son pays d’origine. Pour obtenir sa régularisation, mieux vaut avoir profité au maximum d’un système social exemplaire mais moribond qui favorise ce que j’ai fini par qualifier, par consternation et provocation, de droit à la procréation illimitée.
Le Point : Faire des enfants qui bénéficient du système social français serait un bon moyen de rester en France ?
Marie Dumes : Oui. Dans mes salles d’audience transformées en nurseries, les requérantes font de moins en moins valoir le risque politique. Elles nous disent : « Je suis venue en France pour scolariser mes enfants, ou parce qu’ils avaient besoin de se faire soigner, de même que mon mari et moi. » Nous avons aussi de plus en plus souvent à traiter du cas de femmes entrées avec un visa de tourisme qui ont eu un, deux, voire trois enfants sans père connu. Leurs gamins sont scolarisés en priorité dès l’âge de 2 ans, elles ont obtenu un logement HLM, l’aide sociale à l’enfance et différents complé-ments et affirment que la seule chose qui leur manque pour travailler est un titre de séjour, quand bien même elles ne parlent pas le français.
- Je citerai le cas d’une Uruguayenne de 50 ans, exclusivement hispanophone, mère de quatre filles et grand-mère de quatre petits-enfants, tous de père inconnu.
Le Point : Que faut-il faire pour les enfants de sans-papiers scolarisés en France, qui émeuvent légitimement l’opinion ?
Marie Dumes : Il faut rappeler que, si inepte soit-elle, la circulaire du 13 juin 2006 sur la régularisation des parents d’enfants scolarisés proposait une aide au retour de 11 000 euros pour une famille de 4 personnes, alors que la gauche en octroyait 400. Dans des pays où le niveau de vie est inférieur de 10 à 20 fois à celui de la France, cela permet de rentrer la tête haute. Le problème est qu’on a créé une nouvelle catégorie de « ni-ni », (ni expulsables ni régularisables) et nourri une énorme frustration en laissant croire que tous les parents – dont les enfants, en vertu d’une circulaire de 2000, ont le droit d’être scolarisés pendant leur séjour et jusqu’à expiration des voies de recours légales – seraient régularisés. Pour finir, très peu de parents ont été régularisés, et très peu reconduits à la frontière. « Laissez-les grandir ici », proclament les cinéastes. J’ai envie de leur répondre : « Arrêtez de les instrumentaliser pour vous donner bonne conscience ».
(Source : Le Point)