Vade Retro famille nombreuse ? Par Sarah Brunel

Sur le webzine “Belle et Rebelle” :
“Notre Sarah Brunel se penche ce matin sur le cas des « MORBAC » ou autrement dit, sur l’éducation des enfants. Ça va encore faire jaser… On espère en tout cas.”


Parler des enfants et de leur éducation quand on n’en a pas soi-même est une intolérable hérésie et une insupportable provocation aux yeux de beaucoup de parents.

- « Tu auras le droit de donner ton avis le jour où tu auras des gosses ! » vous postillonnent-ils généralement au visage, les yeux injectés de hargne vengeresse, lorsque vous avez l’impudence d’évoquer le sujet des enfants alors que votre ventre, contrairement à celui dont est issue la bête immonde, est encore resté infécond.

Bien sûr, ils ne voient pas un seul instant en quoi cette position, cette sur-valorisation et sur-légitimation de l’expérience « pratique », « vécue », est en fait une négation absolue de tout approche analytique, « scientifique » et intellectuelle de quelque problème que ce soit.

« Au début, on a des principes, ensuite, on a des enfants »

Si on suivait leur logique, il faudrait d’abord avoir estourbi deux ou trois vielles dames et braqué au moins une banque pour être autorisée à se pencher sur la question de la criminalité, s’être mise 1 demi kilo de schnouf dans le pif pour prétendre légiférer sur les drogues et avoir fait la retraite de Russie pour avoir le droit de prononcer le nom de Napoléon.

Bref, tout cela pour dire que moi qui ne suis pas (encore) mère, je m’autorise néanmoins sans gêne aucune à avoir des « idées », une « opinion » et même des « principes » en matière d’éducation des chères têtes plus ou moins blondes. Et je m’autorise aussi, par la même occasion, à penser que si les actuels parents s’étaient justement un peu plus remués les méninges avant de procréer, on assisterait peut-être pas à l’actuelle et extraordinaire prolifération de petits monstres despotiques, créatures infernalement bruyantes, capricieuses et agressives, barbares vulgaires et violents dès l’école primaire, qui font presque regarder l’avortement avec une certaine indulgence. (C’est bon, c’est bon, Marie Hortense… pas la peine d’essayer de m’énucléer à coups de crucifix, c’est une « façon de parler bien sûr »…).

Donc voilà, arrivons-en au cœur du propos: pour ma part, je suis une fervente défenderesse et une active promotrice (j’espère que les lectrices féministes apprécieront à leur juste valeur ces deux barbarismes…) des « familles nombreuses », c’est à dire, grosso modo, des familles comptant plus de trois enfants (du même père et de la même mère, précision non inutile en ces temps de décomposition/recomposition familiale aboutissant, par exemple, à d’étranges noces où, la mariée ayant voulu rassembler « tous ses frères et sœurs », on assiste à une improbable réunion d’ex-femmes, ex-maris, ex-concubins, ex-amants, venus accompagner leur progéniture…).

Au delà de toutes considérations politico-démographiques (qui ne sont pourtant pas dénuées d’intérêt ni d’importance), il me semble, à l’étude et à l’observation, que la famille nombreuse est la meilleure réponse à un grand nombres des pathologies qui rongent notre modernité occidentale.

- Une réponse à la névrose de « l’enfant-roi », cet être à la fois victime et bourreau, nouveau centre unique et ultra-passionnel de l’existence de parents sur-investissant sur lui et le chargeant de toutes leurs frustrations, leurs aspirations et leurs folles ambitions.

- Une réponse à l’égoïsme et l’individualisme du temps par un apprentissage, très tôt, du partage et de la cohabitation.

- Une réponse à l’inconscience hédoniste par la « pauvreté relative »qu’impose (hors cas exceptionnels façon Emir du Golfe) une progéniture nombreuses.

- Une réponse, découlant de la précédente, au consumérisme compulsif, à la fascination des marques et à la fièvre acheteuse, par la réhabilitation inévitable de la récupération, du racommodage, du rafistolage, de la « seconde main » et de l’occasion…

- Une réponse à l’ennui médicamenté et à la toxicomanie virtuelle par le fourmillement permanent, l’apprentissage sans cesse renouvelé, le désordre combattu, la pagaille organisée, et la multiplication des petites joies.

Pour finir, il est donc évident que la perspective d’avoir une famille nombreuse ne peut s’inscrire que dans une démarche de rupture avec le modèle économico-sociétal dominant.

Car avoir 4 enfants confiés à l’âge de deux mois à une nounou haïtienne, à 2 ans à la crèche, couverts de cadeaux et de gadgets pour compenser l’absence parentale et collés devant la télé tout le week-end, ce n’est pas avoir une famille nombreuse, c’est reproduire 4 fois les impasses et les tropismes délétères de l’enfant unique.

La famille nombreuse n’est donc pas dissociable des idées de simplicité volontaire, de frugalité joyeuses, de communautarisme hiérarchisé, de responsabilité et de sacrifices consentis.

Pas top tendance tout ça, je vous l’accorde.

- « Et surtout facile à dire tranquillement assise à fumer des Vogue derrière son ordinateur de célibataire donneuse de leçons ! » tonne une voix courroucée que j’invite à se détendre, à relire ce modeste petit billet depuis le début et à se rassurer : c’est plutôt son super modèle émancipateur à elle qui a gagné la partie.

Sarah Brunel

Source : Belle et Rebelle.

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