Sarkozy, saison 5 et dernière. Par François Bousquet

La vague Marine a emporté les dernières illusions de la majorité. L’UMP ne ressemble plus qu’à une armée mexicaine en déroute. Fillon va à gauche, Copé à droite, Borloo au centre. On en déduit que le sarkozysme va nulle part. Juppé se tire des balles dans le pied, Villepin leur tire des balles dans le dos. Qui s’en plaindra ? Pas nous, mais quelle chute libre !
En 2007, Sarkozy donnait l’impression de marcher sur l’eau. Aujourd’hui, il se noie dans le pédiluve. Et nulle âme charitable pour le sauver. Il va de débat en débat comme on va de Charybde en Scylla. Quo non descendam ? Jusqu’où ne descendra-t-il pas ? Tous ses copains du CAC40 peuvent se raccrocher à des parachutes dorés, mais pas lui : il coule à pic. On n’attend plus que le bruit du plouf pour publier l’avis de décès et refermer la parenthèse du sarkozysme comme on a refermé avant elle celle du giscardisme.

On n’avait rien vu de tel depuis l’ascension et la chute de Jean-Marie Messier et de Bernard Tapie, dont il est comme une sorte de synthèse politique. The wrong man at the wrong place, comme disent ses amis américains. Depuis le début, c’est un faux en écriture. Guaino peut rédiger tous les discours qu’il veut, c’est BHL qui conduit la politique étrangère et Minc la politique économique. Quant à la politique culturelle, elle se partage à parts égales entre Jacques Séguéla, Doc Gynéco et Enrico Macias. Qui survivrait à un pareil entourage ? C’est De Gaulle qui disait : après moi, ça sera le néant. Nous, on a seulement le Guéant qui récite en se pinçant les lèvres un texte sécuritaire écrit par Pasqua dans les années 80.

Curieux comme la fin du sarkozysme ressemble à la fin du blairisme et du bushisme. C’est le lot des néo-conservateurs américains, fussent-ils à passeport français. On cherchera en vain dans l’histoire une pareille coalition de spin doctors, de French doctors, de Docteurs Folamour, de marchands d’armes, de rois du trading sortis d’un roman de Bret Easton Ellis – cocaïne incluse –, avec pour mentors des trotskistes revenus de tout, sauf du monde des affaires et des études lévinassiennes. A eux tous, ils auront été les fossoyeurs de ce qui subsistait de vieil ordre du monde : droit d’ingérence, bombardements humanitaires, Etats voyous, guerre contre la terreur, quelle avalanche d’oxymores – avec des bombes à fragmentation pour faire passer toutes ces niaiseries. L’empire du bien, tu parles, ces vampires du rien qui ont colonisé la Terre pour y diffuser leur concept terminal d’« Oxident », comme l’orthographie le romancier Albert-Weil dans sa stupéfiante trilogie, L’Altermonde.

Sarko ? Il faut lire Off de Domenach et Szafran (Fayard) pour entrer dans son intimité. Quelle intimité d’ailleurs ? Il n’a jamais rien eu à cacher. La scène ahurissante, en juillet 2006, où, ministre de l’Intérieur, il reçoit les deux journalistes de Marianne dans les jardins de la place Beauvau. Il a un gros coup de mou, Cécilia a fugué pour de bon. Il écoute à moitié nu Radio Nostalgie. La barbe de deux jours, la ceinture qui pendouille, les éternelles Ray-Ban Aviator sur le nez, il leur lance : « Ça ne vous dérange pas si je reste torse nu… Il fait si beau et on est entre potes… » Qu’ajouter à cela ?

Le roi est nu, mais c’est par choix délibéré, car on est loin ici du conte d’Andersen. C’est le stade ultime de la désacralisation du pouvoir. La vraie rupture est là. Des deux dimensions de la politique, la sacrée et la profane, Sarkozy a écarté d’emblée la première. C’est son crime de lèse-majesté. Plus rien en lui ne relève de l’éminence monarchique.
Dans Les deux corps du roi, l’historien Ernst Kantorowicz avait montré en quoi le monarque médiéval possédait un double corps : le corps naturel, mortel, et le corps surnaturel, celui qui incarne le principe dynastique et ne meurt pas. Sarkozy a mis fin à tout cela. On attend avec impatience l’année prochaine. On ignore ce que le calendrier Maya lui réservera le 21 décembre 2012, mais on sait déjà quel sort lui feront les électeurs le dimanche 22 avril : ils vont voter sans pitié la mort du bouffon devenu roi le temps d’un mandat.

François Bousquet

Editorial du n° 42 du Choc du mois, en kiosque à partir du 5 mai, ou à commander ici (voir le sommaire).

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