
Quoique chef adjoint de la police (depuis deux ans), Atifete Jahjaga est totalement inconnue au Kosovo. Elle n’est pas inconnue à Washington… Ici avec George W. Bush en 2008…
Le 27 septembre 2010, le premier président du Kosovo, Fatmir Sejdiu, avait dû démissionner. Cinq mois plus tard, le 28 février dernier, le Parlement avait élu le milliardaire albano-suisse Behgjet Pacolli (Daoudal Hebdo n° 117). Mais, le 28 mars, la Cour constitutionnelle a décidé que cette élection était invalide, parce qu’il y avait moins des deux tiers des députés en séance. Le 7 avril, le Parlement a élu Atifete Jahjaga, une femme de 35 ans, sans parti, numéro deux de la police. Mais c’est pour quelques mois, car il doit y avoir une élection au suffrage universel au cours de l’année…
Jusqu’ici, c’était le Bureau civil international qui tirait les ficelles, puisque le Kosovo est toujours sous tutelle internationale. Le Bureau civil international, c’est Pieter Feith, diplomate néerlandais de l’Otan, « représentant civil international » et aussi représentant spécial de l’UE, et le diplomate américain Christopher Rowan, « vice-représentant civil international ». Mais, cette fois, c’est carrément l’ambassadeur des Etats- Unis, Christopher Dell, qui a pris la décision !
Au matin du 6 avril, raconte Phil Cain, le grand spécialiste britannique des Balkans, Christopher Dell téléphone à Atifete Jahjaga pour lui demander si elle se serait d’accord pour devenir présidente du Kosovo. Elle dit oui. Alors Christopher Dell réunit les chefs des trois principaux partis : le Premier ministre Hashim Thaçi, Behgjet Pacolli et Isa Mustafa (qui a remplacé Fatmir Sejdiu) (1). Et il leur explique ce qui a été décidé : on va mettre à la présidence Atifete Jahjaga, ce qui ne gêne pas le jeu politique puisqu’elle n’appartient à aucun parti, et donnera une superbe image du Kosovo sur le plan international, puisque c’est une jeune femme, musulmane sans voile, numéro deux de la police avec le grade de général de division, donc évidente garantie de lutte contre la corruption et les trafics… Cela, le temps de mettre en œuvre une réforme constitutionnelle qui conduira à une élection présidentielle au suffrage universel dans le courant de l’année, et une réforme électorale qui conduira à des législatives en 2013.

…et là avec Hillary Clinton le 13 octobre dernier.
En fait, l’idée était de sauver Hashim Thaçi. Car c’est l’idée fixe de l’Union européenne et des Américains. Hashim Thaçi est Premier ministre depuis l’indépendance du Kosovo et l’était déjà auparavant. Tandis que les présidents valsent, lui reste. Mais, cette fois, il était menacé. Car il avait promis la présidence à Behgjet Pacolli, ce qui permettait d’installer au pouvoir une large coalition du fric et du trafic, mais la pointilleuse Cour constitutionnelle en a décidé autrement. Et, cette fois, Hashim Thaçi risquait d’être renversé. Les trois chefs (dont Thaçi et Pacolli) ont donc accepté avec enthousiasme la proposition de Christopher Dell, et Atifete Jahjaga a été triomphalement élue par 80 des 100 députés présents, la seule fausse note étant la défection des 16 députés du parti nationaliste radical Vetëvondosje (Autodétermination), qui sont sortis en dénonçant la « Dellmocratie »…
Christopher Dell a déclaré sans rire : « Alors que les institutions ont subi des atteintes et que se posent de nombreuses questions pour savoir si le Kosovo est capable d’apporter la justice à son peuple, je crois qu’Atifete Jahjaga sera un symbole important de l’engagement du pays pour la justice. » Atifete Jahjaga a été formée à la FBI Academy et à Bramshill, l’école de formation de la police britannique. Elle doit sa fulgurante carrière à son obéissance. En fait de symbole, elle fera de la présidence de la République du Kosovo le symbole d’une police fermant les yeux sur les trafics de toute sorte qui constituent une bonne partie de l’économie du pays ; l’un des principaux chefs de ces trafics étant Hashim Thaçi, dont un rapport du Conseil de l’Europe a récemment « révélé »… ce que l’on savait depuis longtemps, mais qui reste soigneusement occulté (Daoudal Hebdo N° 117).
La question est : pourquoi les Américains tiennent-ils tant à garder un atroce chef de gang à la tête du Kosovo, au point de le couvrir aujourd’hui par un chef de la police ? Je n’ai pas trouvé de réponse. Peut-être considèrent-ils que cet ancien chef sans scrupule de l’UÇK est le seul capable de maintenir un semblant de cohésion entre les clans. L’article 4-3 de la Constitution est dès lors un sinistre gag : « Le président de la République du Kosovo représente l’unité du peuple. Le président de la République du Kosovo est le représentant légitime du pays, sur le plan intérieur et extérieur, et il est le garant du fonctionnement démocratique des institutions de la République du Kosovo, comme prévu dans la présente Constitution. »
Yves Daoudal
(1) Fatmir Sejdiu avait dû démissionner parce que selon la Cour constitutionnelle il était resté président de son parti politique. En fait il ne l’était plus, et il n’a pas pu le redevenir parce qu’il a été condamné par la Cour constitutionnelle… Merveilles de la démocratie manipulée.
Article extrait de Daoudal Hebdo, n° 123 daté du 14 avril 2011-04-17
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