Des idéologies libertaires des années 1960 et malgré la récupération intéressée par l’idéologie mondialiste est né un mouvement sain de retour aux racines. Ce dernier trouve une voie d’épanouissement au sein du régionalisme et de la culture des terroirs, même s’il doit se garder des écueils de la “landerisation” et d’une décroissance trompeuse.
Le mouvement qui rend nombre de Normands (comme, par ailleurs, nombre d’habitants d’autres régions) de plus en plus sensibles à l’identité régionale procède sans aucun doute de causes diverses ; il n’est en tout cas pas le fruit du seul travail des militants de la cause régionaliste, comme si leurs idées avaient peu à peu triomphé de la résistance d’une certaine idéologie « jacobine centralisatrice ».
Le faux régionalisme européen
Il est vrai que l’Union européenne, désireuse apparemment de démanteler ou du moins d’affaiblir les États nationaux, favorise toujours et partout le renforcement d’une sensibilité régionaliste, voire, autonomiste. Ce parrainage est, du reste, fort inquiétant : l’orientation vers ce que l’on appelle la « landerisation » (du nom des régions-États d’Allemagne) n’a pas sérieusement pour but de relever les identités régionales en transférant à l’échelon local des décisions politiques qui, auparavant, étaient prises au niveau national, du fait d’une centralisation excessive. Quand on considère la part des textes adoptés par le Parlement français qui ne sont qu’autant de transpositions des directives européennes, c’est-à-dire de décrets d’un exécutif européen non-élu (la Commission européenne), on se dit au contraire que la centralisation n’a jamais été aussi grande, l’essentiel se décidant abusivement à Bruxelles.
D’aucuns pourraient rêver, à la faveur de cette « landerisation », à la reconstitution d’une sorte de « duché de Normandie » qui serait chose purement normande, avec — pourquoi pas — une sorte deCoutumier de Normandie, sinon dans le domaine proprement légal, du moins dans le registre réglementaire (la proposition en a été faite il y a quelques années pour la Corse, qui est pour la France le laboratoire de ce genre d’initiatives). Mais cette perspective est largement illusoire, à moins que le projet pervers de l’exécutif européen ne nourrisse sur le terrain des forces qui finissent par en faire une chose toute différente, voire tout opposée, au rêve des technocrates bruxellois. En l’état actuel des choses, le projet de la Commission européenne repose sur une interprétation dénaturée du principe de subsidiarité.
Ce principe, en son acception propre, signifie en somme que chaque échelon du découpage territorial d’un État devrait être jusqu’à un certain point souverain — ou du moins responsable — des décisions qui le concernent en propre et pour lequel il est le plus compétent. Les défenseurs de ce principe ont pu, dans le passé, être les partisans d’un pouvoir central autoritaire — de type monarchique, par exemple — mais resserré sur ses attributions dites régaliennes (la diplomatie et la guerre, la monnaie, la haute
police, etc.), tout en s’opposant à l’envahissement universel de l’administration de l’État républicain dans les choses d’intérêt local. Or ce n’est pas à cela que travaille réellement l’U.E., qui est fort loin de comprendre le principe de subsidiarité en ce sens, puisqu’au contraire elle se pique de tout régenter, d’une manière plus envahissante encore que ne l’ont jamais été les États nationaux.
La subsidiarité au sens de la Commission européenne, c’est la responsabilité laissée à l’échelon inférieur de transposer de manière adaptée (c’est-à-dire : de faire passer au mieux) les décisions souvent préjudiciables qui ont été prises à l’échelon supérieur. La Commission décide de supprimer tel ou tel droit, les États transposent de manière adaptée dans le droit national, et les régions pourraient être amenées à produire les textes réglementaires pour l’application de ces lois (notons au passage que presque tout le droit du travail, notamment les conventions collectives, sont du registre réglementaire et qu’à cet égard la « landerisation » poussée jusqu’à son terme pourrait avoir de lourdes conséquences dans la vie des Français en général et des Normands en particulier).
Mais laissons de côté ce faux régionalisme « venant d’en haut » et passablement mal intentionné ; concentrons-nous sur ce qui nous intéresse : la renaissance du sentiment régional, qui n’a pas sa source chez les bureaucrates bruxellois, même s’ils s’essaient à la chevaucher au service de leurs visées propres (à savoir : la liquidation des droits et des statuts au compte du mondialisme dont l’U.E. est le relais).
L’heureuse évolution des aspirations d’une jeunesse à l’autre
Il nous semble que le renouveau du sentiment régional est peut-être en partie le fruit inattendu — oserions-nous dire une divine surprise ? — d’un arbre dont la première pousse a germé bien loin de nous. On voit en effet toute une jeunesse glisser peu à peu d’une idéologie ultra-individualiste et purement libertaire — qui a connu sa floraison maximale en Mai 68 et dans les années qui ont suivi, mais dont les adolescents d’aujourd’hui sont encore nourris, comme du radotage d’une génération qui ne veut pas consentir à avoir l’âge qu’elle a en effet — vers une aspiration au réenracinement, notamment régional.
On est passé insensiblement d’une aspiration à l’autonomie, de ces rêves de communautés libertaires qui croyaient se libérer du « système » en produisant elles-mêmes la plus grande part possible de ce qu’elles consommaient, etc. — à l’idéologie du « produit bio », et, de là, au goût pour les produits du terroir. Tandis que les soixante-huitards et leurs héritiers directs voulaient rompre non seulement avec le système économique existant (« société de consommation ») mais aussi avec toutes les valeurs traditionnelles (« patriarcales et autoritaires », etc.) en vue d’émanciper l’individu — dans le vide et sans repères — leur programme de « libération » par le déracinement a encore été mieux réalisé par le système économique contre lequel ils croyaient lutter, dans sa variante dite « ultra-libérale ».
Mais les enfants, et surtout les petits-enfants de ces anarcho-consommateurs sont souvent passés à tout autre chose : loin d’être revenus, par simple réaction contre leurs devanciers, à une nostalgie anachronique et stérile pour un « autrefois » plus ou moins imaginaire, ils surmontent peu à peu la phraséologie libertaire vers le goût de l’enracinement, selon un mouvement dont la courbe parfaitement harmonieuse a pour modèle le parcours d’un Maurice Barrès, qui lui aussi a glissé d’une vision de l’affranchissement par émancipation à l’égard de tous les conditionnement sociaux (le fameux œil des barbares) à une conception du renforcement libérateur par « rebranchement » sur l’identité nationale et régionale. C’est ainsi que l’individualisme moderne, sans se nier, se surmonte en son contraire, l’individu cherchant son épanouissement personnel maximal dans l’insertion dans une chaîne de transmission ancestrale.
Dans un tel contexte, le discours écologiste joue un rôle tout à fait singulier qu’il s’agit de bien mettre en lumière. Tout d’abord, nul ne peut nier le bien-fondé de l’écologie politique, s’il ne s’agit que de faire prendre conscience à nos concitoyens et à ceux qui nous dirigent de certaines réalités, scientifiquement constatées, de certains périls auxquels il faut nécessairement remédier pour ne pas hypothéquer (pour dire le moins) l’avenir de l’humanité. Mais ce n’est pas de cela que nous voulons parler.
L’écologie politique comme étape du réenraciment régional
Le discours écologiste, dans ses formes les plus crispées et les plus obstinément insoucieuses de s’intégrer dans une réflexion politique, sociale et économique globale, représente à nos yeux en quelque sorte le résidu mort (et mortifère) d’une étape du processus que nous avons évoqué, du libertarisme soixante-huitard au réenracinement régional. De même qu’un crustacé, dans le processus de sa croissance, secrète puis rejette tour à tour des carapaces de plus en plus grandes, à mesure que les précédentes deviennent trop étroites, de même le mûrissement progressif de l’opinion dans le sens du réenracinement a-t-elle dû passer par l’étape écologiste, dont il lui faut certes conserver le meilleur des acquis (ce qui relève de la vérité scientifique indiscutable), mais qu’il lui faut désormais surmonter pour ne pas étouffer dans ce moule exigu.
L’écologie politique subsiste, non comme un tigre de papier, mais comme une armure vide qui se dresse, fantomatique, sur notre chemin. Comme passé trépassé qui ne passe pas, mais qui revient sans cesse, elle a tous les caractères de la mort vivante : elle répand en effet une terreur paralysante et une pesante culpabilité. Nous nous croyons coupables de ce que l’on appelle ridiculement la « destruction de la planète ». L’ouvrier français qui va travailler en voiture doit se sentir coupable autant ou plus que les fauteurs de pollution au charbon dans l’industrie chinoise : car, bien sûr, le discours de l’écologie politique est, comme par hasard, florissant là où le dispositif actuel de l’économie mondiale a choisi la désindustrialisation ; et l’idéologie de la décroissance et ses rêveries de pauvreté vertueuse vient en quelque sorte sanctifier la destruction des emplois et l’impossibilité faite à toute une jeunesse de se réaliser à travers une activité professionnelle socialement utile.
Soit dit sans vouloir minimiser la réalité des périls environnementaux, il n’est que trop clair que le discours écologiste est à bien des égards la religion contemporaine, au pire sens de ce que les ennemis de la religion ont pu (à tort ou à raison) lui reprocher au xixe siècle : « opium du peuple », mais aussi répression des instincts vitaux, culpabilisation de la vie, et presque, au fond, aspiration à disparaître (dans tous les discours qui font de l’humanité une espèce nuisible à « la planète », dont la disparition ou du moins la raréfaction, ou la diminution drastique des activités, serait une bonne chose).
En conclusion, il faut aujourd’hui prendre acte du fait que la réapparition ou le renforcement massif d’une sensibilité régionaliste pousse largement sur le terreau d’une idéologie écologiste en pleine décomposition — mais aussi, en même temps, nous dresser contre ce que cette pollution mentale par l’écologisme dépressif a de nocif, de toxique, et travailler au contraire au renforcement des individus par le réenracinement dans leur identité régionale.
Sébastien Derouen
Cet article est paru dans le n° 317 (janvier 2011) du mensuel L’Unité normande, publié par le Mouvement normand.