Sohby Gress est secrétaire général de l’association Solidarité coptes internationale. Il a fait partie du Comité qui a organisé la prière des coptes devant Notre-Dame de Paris le 7 janvier dernier. Catholique copte, il défend tous les coptes et sait nous les montrer tels qu’ils sont : pleins de foi et porteurs d’espérance. Il m’a reçu, au siège de son association à Saint-Ouen et s’est plié, sans jamais rechigner, à mes questions, si naïves et insistantes soient-elles.
Entretien extrait de Monde & Vie, n° 837, janvier 2011
Que s’est-il vraiment passé à l’église des saints ? Le président Moubarak a d’abord expliqué qu’il s’agissait d’un kamikaze qui se serait fait exploser…
Aujourd’hui tout le monde prend de la distance avec cette première version « officielle ». En réalité on a identifié le modèle de la voiture piégée – une Hyundaï fantasia – dans laquelle on a trouvé un écrit menaçant : « Le reste arrivera ». Des témoins ont vu un jeune en sortir et quelques secondes après, il y a eu l’explosion. Il n’est pas indifférent que ce ne soit pas un kamikase, dont on aurait pu dire qu’il s’agissait d’un déséquilibré ayant agi seul et aussi d’un étranger non-Egyptien, comme y insiste le président Moubarak pour dédouaner sa politique. Un petit détail montre que l’affaire n’est pas aussi étrangère à l’Egypte que l’on a voulu nous le faire croire : les deux gardiens de la paix qui étaient de faction ont – comme par hasard – quitté leur poste peu de temps avant la sortie de la messe… Sans forcément imaginer un grand complot au sommet de l’Etat, on peut quand même penser raisonnablement qu’il y a des relations entre les milieux intégristes et la police, qui a été avertie de l’explosion.
En tout cas, l’affaire n’est pas l’œuvre d’un isolé. Elle a été préparée par un groupe, puisque l’église des Saints se trouve, comme par hasard, sur la liste des lieux menacés par les intégristes, liste publiée depuis la fin du mois d’août dernier en toute impunité par le site Moudjahidine.com. C’est aussi comme cela qu’on explique la formule : « Le reste arrivera ». Le reste ? Sur cette liste, on trouve des églises en Egypte, mais aussi des églises coptes en France, dans la banlieue parisienne, celle de Châtenay-Malabry et celle de Saint-Ouen.
Quelle est aujourd’hui l’ampleur du massacre? Quelles ont été les réactions dans la communauté copte ? Est-ce la première fois qu’une pareille chose se produit en Egypte ?
Jusqu’à avant-hier (le 3 janvier), on manquait de sang dans les hôpitaux d’Alexandrie. Le bilan s’est alourdi. Il y a aujourd’hui non pas 21 mais 27 morts, parmi lesquels, je le signale, beaucoup de jeunes de la chorale de l’école catholique de la Mère de Dieu qui étaient venus chanter la messe. Il y a eu aussi des manifestations de rue de la part des coptes, qui crient leur colère et leur foi. Je souligne que depuis l’arrivée au pouvoir d’Hosni Moubarak on vit un état d’urgence, au sein duquel tout rassemblement en extérieur est interdit… Eh bien ! c’est la deuxième fois que les coptes manifestent… Il y a eu un précédent à Gizeh, à côté des célèbres pyramides. C’était au mois de novembre dernier. 5 000 coptes ont manifesté pour demander une église qu’ils attendent depuis plusieurs années.
Il faut savoir que pour ce qui concerne la construction d’églises, le code ottoman, volontairement vexatoire et impossible à observer, est maintenu en vigueur. C’est le tristement célèbre décret el Amayoni, qui régente encore aujourd’hui la construction des églises en Egypte. A Gizeh, 10000 coptes étaient sans église depuis longtemps. Ils finissent par obtenir la construction non d’une église, mais d’un bâtiment culturel, utilisable pour le catéchisme par exemple. Le bâtiment monte et les coptes décident de mettre une coupole surmontée d’une croix. Immédiatement par référé, le député local du PND, le Parti national démocratique au pouvoir, a obtenu une décision de justice ordonnant la destruction totale du bâtiment. Problème : les coptes se rassemblent à l’intérieur, c’était le 24 novembre dernier. A 5 heures du matin, les machines outils arrivent avec les policiers pour exécuter le jugement. Il y a 3 000 personnes à l’intérieur ! On jette des pierres aux agresseurs, qui ripostent à balles réelles. Il y aura quatre morts et 25 blessés très graves. Le jour venu, ce ne sont pas 3000 mais 5000 coptes qui descendent dans la rue. En face il y a autant de policiers. 178 jeunes sont arrêtés et immédiatement tous inculpés de tentative de meurtre sur agents de la force publique. Cela alors qu’ils n’ont fait que se défendre et défendre leur construction !
C’est dans ce contexte que le pape Chenouda III (ci-dessus) est intervenu, en menaçant les autorités d’une grève de Noël. Impressionnées par cette fermeté du prélat, les autorités ont commencé à libérer 40 jeunes. Et petit à petit toutes les personnes interpellées pendant la manifestation furent relâchées, à cause de l’attentat d’Alexandrie. Il en restait 28, dont on craignait qu’ils ne servent de boucs émissaires pour les autres… Ils ont été relâchés aujourd’hui.
Ce qui est frappant, c’est que le droit est totalement absent de telles confrontations entre l’Etat et la communauté copte. L’an dernier à Noël, 6 jeunes coptes ont été mitraillés à la sortie de l’église de Nag Hammadi. Ils sont morts. On connaît la voiture d’où les coups ont été tirés. Ce sont les hommes de main du député local qui ont fait le coup. Les charges qui pesaient sur lui étaient tellement lourdes que cet élu a dû être entendu devant l’Assemblée du peuple (comprenez : l’Assemblée nationale). Innocenté contre toute justice, il vient d’être « réélu », le 28 novembre.
Comment expliquez-vous de tels affronts ?
Il y a toujours eu des difficultés, mais la situation des chrétiens s’est progressivement dégradée depuis la prise de pouvoir par Nasser en 1952. C’est Sadate qui est le principal responsable de l’« islamisation » du pouvoir égyptien. En 1971, quand il est arrivé au pouvoir, lui, qui était par ailleurs le secrétaire général de l’Organisation de la Conférence islamique, il a ajouté un article 2 à la constitution nassérienne stipulant que « l’Egypte est un pays musulman », que « la religion d’Etat est l’islam » et surtout que « la charia est une source de la législation ». L’article indéfini, « une source », permettait encore aux juges de jouer entre le droit religieux et le droit civil. En 1981, peu de temps avant d’être assassiné par ses chers musulmans, il avait fait préciser : « La charia est la source principale de la législation égyptienne ». Désormais, en cas de conflit de droits, c’est la législation religieuse qui l’emporte.
Dès 1971, le président avait eu cette phrase célèbre : « Donnez-moi 10 ou 15 ans et je ferai des coptes des cireurs de chaussures ». Il n’y est pas parvenu, même si la communauté copte, qui jusque-là était très puissante, a été considérablement affaiblie, à force d’expropriations et de discriminations.
Quel sens a ce combat du pouvoir égyptien contre 10 ou 12 % de sa population?
Ils veulent transformer l’Egypte en Oumma islamique. Il y a 80 millions d’habitants dans ce pays, plus qu’en Turquie. L’enjeu est donc colossal. C’est toute la géopolitique régionale qui est en jeu, puisque l’Egypte est au carrefour entre l’Afrique, l’Arabie Saoudite, Israël et l’Occident. La […]
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