
On ne peut pas honnêtement parler de la chanson française actuelle sans rendre à Jacques Toubon l’hommage qui lui est du. La loi qui porte son nom, votée il y a une quinzaine d’années, impose aux radios et aux télévisions de compter au moins 40% de chansons francophones sur la quantité de morceaux qui passent sur les ondes. La chanson française, sans cela, serait probablement aujourd’hui un champ de ruine.

Jacques Brel
Les auteurs-compositeurs interprètes et leurs chansons à texte ont de nouveau le vent en poupe depuis environ dix ans. Leur grande époque, qui ne fut jamais égalée, fut celle des années cinquante et soixante : Brassens, Brel, Ferré, Barbara, Aznavour, pour ne citer qu’eux, traversèrent la période yéyé (« de la chanson américaine sous-titrée » disait Serge Gainsbourg) comme si de rien n’était.
Les années soixante-dix annoncèrent la mauvaise nouvelle : ils ne seraient pas remplacés. Certains auraient peut-être pu y prétendre : Renaud, s’il n’était pas un enfant gâté du baby-boom, n’ayant connu ni guerre, ni misère ; Bernard Lavilliers, s’il n’avait pas troqué, à l’orée des années quatre-vingt, sa peinture des petites gens et de la friche industrielle pour un exil exotique qui coïncida, comme par hasard, avec sa dépolitisation, et sa consécration comme « faiseur de tubes ».
De toute façon, à partir de cette période, il y avait certes toujours des chansons chantées en français, mais de moins en moins de chanson française, qui est un genre à part entière, dont la principale caractéristique est de dérouler le tapis rouge à l’éloquence, au verbe, à l’oralité, bref : de faire un peu fermer sa gueule à la musique, cette musique qui, par l’influence anglo-saxonne, devint prépondérante chez les nouveaux gros vendeurs qu’étaient Goldman, Balavoine, Mylène Farmer, Michel Berger, les Rita Mitsouko, Téléphone ou Indochine.

Bénabar
Les années 2000 virent le retour de la chanson française et de ses créateurs-interprètes. Ses nouveaux grands noms se nomment Bénabar, Vincent Delerm et Renan Luce. Ils sont représentatifs. Ils montrent combien nous nous sommes abaissés, combien nous nous sommes ravalés, combien nous nous sommes couchés, en position fœtale de préférence. Dans notre civilisation chrétienne, au contraire de ce qui se passait dans l’Antiquité, l’amollissement des mœurs ne peut qu’accompagner leur décadence. Nous avons donc affaire à des petits garçons bien proprets, qui aident les grands-mères à traverser la rue, qui éduquent bien leurs enfants et n’oublient pas de baiser leur femme chaque premier samedi du moins (je schématise). Benabar nous conte des histoires bien gentilles et joliment troussées de machines à café qui tombent en panne, Renan Luce nous jure qu’il est fou amoureux avec toute la candeur d’un collégien puceau de province, Vincent Delerm, au contraire, donne l’impression de n’être jamais sorti de sa vie de Paris, sauf pour passer le week-end à Deauville ou à Saint-Trop’.
Je suppose que des gens aussi ordinaires ont toujours existé. Mais peut-être ne ressentaient-ils pas autant qu’aujourd’hui le besoin de mettre en musique leur vie sans intérêt. Et, s’ils avaient essayé, peut-être le public leur aurait-il envoyé une fin de non-recevoir.
Est-ce que je me sens meilleur que Benabar ? Pas du tout. Par exemple, l’autre jour, j’ai perdu ma carte bleue dans un centre commercial, et j’ai passé un très long moment à demander aux balayeurs, aux vigiles et aux commerçants s’ils ne l’avaient pas récupéré, et à passer pour un Mongol en regardant par terre, sous les caisses du supermarché. Ce sont des choses qui arrivent à tout le monde. Mais certains, apparemment, sont tellement amoureux de la vie quotidienne, avec ses micro-évènements, qu’ils ressentent le besoin de débourser le prix de quatre paquets de clopes (quel gâchis !) pour acheter un album de Benabar, où effectivement ils vont avoir droit à des chansons sur des cartes bleues égarées, des bébés qui font popo, des livreurs de pizzas qui se perdent dans l’immeuble.
Benjamin Biolay (photo), dandy dépressif, nihiliste, autodestructeur, drogué, inscris au Parti socialiste, livre dans son nouvel album, « La superbe », quelques textes qui sont des morceaux de bravoure (Brant Rhapsodie, Ton héritage, La toxicomanie…). Plutôt que de perpétuer la chanson française au sens classique du terme (Brel et Brassens), il s’inscrit plutôt dans l’expérimentation (musicale autant que textuelle) que représenta dans les années soixante et soixante-dix Serge Gainsbourg.
Même si Benjamin Biolay va, hélas, être très vite rattrapé par ceux qui aiment ce qu’on leur dit d’aimer, et qui seront toujours plus nombreux que les admirateurs sincères, acheter son double album ne peut être, à l’ère des gentils garçons amoureux de leur maman, qu’un acte de résistance. Refuser de jouer le rôle du blaireau de la classe supérieure qui écoute Vincent Delerm , ou du blaireau de la classe moyenne qui écoute Benabar. Ecouter Biolay parce qu’il est authentique et torturé, parce qu’il est un musicien et un poète : un vrai de vrai.?
André Waroch
La chanson Ton héritage de l’album La superbe.
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