Pierre Manent : « Je suis très surpris de la léthargie des Européens »

Normalien, agrégé de philosophie, professeur de philosophie politique à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, directeur du Centre de recherches politiques Raymond-Aron, Pierre Manent est l’un des rares Français à enseigner aux États-Unis. Il publie coup sur coup deux nouveaux ouvrages, les Métamorphoses de la cité, essai sur la dynamique de l’Occident, et le Regard politique.

Vous êtes philosophe et historien des idées politiques. Qu’est-ce qui a suscité chez vous cet intérêt pour la politique ?

C’est le sentiment que les grands enjeux de la vie humaine se donnent à voir et se jouent d’abord dans la vie politique. Il faut se garder de deux tentations, entre lesquelles l’Occident oscille dangereusement : celle qui consiste à dire de la politique qu’elle n’a pas d’intérêt, la vraie vie étant ailleurs ; et celle qui conduit à une politisation exacerbée, partiale et agressive, comme ce fut le cas lors des épisodes totalitaires. Je m’efforce de tenir la ligne de crête entre ces deux excès, dévaluation et surévaluation du politique, ou, pour le dire d’un mot, de réévaluer la chose politique en la pensant à travers deux grandes notions : la notion de régime politique élaborée par les Grecs, et la notion de forme politique : cité, empire ou nation.

Mais pourriez-vous définir en quelques mots ce qu’est la politique ?

La meilleure façon de définir la chose politique, c’est de partir de sa naissance. Comment vivent les hommes quand ils ne s’inscrivent pas dans la forme politique ? Ils vivent dans un ordre familial. C’est l’ordre des pères. L’organisation collective repose alors sur une certaine modalité de l’ordre familial, tribal, clanique. Cet ordre s’observe dans toutes les aires de civilisation. C’est donc lorsque les hommes sortent de ce modèle familial que l’ordre politique émerge. Comment ? En introduisant un élément radicalement inédit : la chose commune. Avec elle, surgit un élément nouveau qui n’appartient à personne, sinon à la communauté, laquelle doit s’organiser politiquement pour le mettre en œuvre. En somme, cette transformation de la condition première de la vie humaine – ce qu’est la politique – est dans l’ordre des choses, l’homme étant un animal politique, mais elle aurait très bien pu ne pas voir le jour sans l’œuvre des Grecs. Les Grecs basculent la vie humaine pour ainsi dire en avant. C’est le point de départ de l’aventure occidentale. Les règles de vie ne sont plus données, ni par les dieux, ni par la tradition, ni par la figure du père. Elle est placée devant nous, avec l’incertitude de l’avenir. Se pose alors la question du « que faire ? » Les Grecs découvrent l’urgence de la « chose à faire », parce que le sort humain dépend désormais de nos actions.

On vous rétorquera qu’il y a eu des cités avant la cité grecque.

La cité, avec toutes ses dimensions, apparaît en Grèce. Il y a dans ce moment fondateur quelque chose de radicalement nouveau et de prodigieusement productif. Il est le propre de la cité grecque et ne cessera d’être décliné dans ce qu’il faut appeler l’Occident. Il y a eu des rassemblements humains dans quantité de civilisations, mais on ne trouve qu’en Grèce la production d’une chose commune gouvernée par la délibération des membres de la communauté, une bonne délibération conduisant à une action bonne.

Cette nouveauté est lourde d’incertitudes parce que, pour la première fois, les hommes sont confrontés à l’informel. La cité s’interroge sur ce qu’elle est. En quoi consiste-t-elle ? Qu’est-ce qui la définit? Quels en sont les membres et comment en devient-on membre ? Ces questions donnent naissance à la philosophie politique. Elles ne vont pas cesser de mobiliser l’Occident. S’il y a eu des sages dans toutes les civilisations, la philosophie politique ne se déploie qu’en Grèce. C’est une modalité d’interrogation très particulière sur le sens des mots qui orientent la vie de la cité : justice, vertu, courage…

Les Grecs vont également classifier les différents types de gouvernement…

Les Grecs découvrent que la vie politique est nécessairement spécifiée par le régime : elle est démocratique, oligarchique, monarchique. Il n’y a pas un nombre indéfini de régimes politiques. Un régime, c’est toujours un certain jeu entre le grand nombre, le petit nombre et l’individu isolé. Les Grecs, spécialement Platon et Aristote, montrent une intelligence […]

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Entretien paru dans Spectacle du monde, décembre 2010.

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