Quand Hélène remontait la rue nationale avec sa double poussette grinçante chargée de sacs de commissions qui menaçaient à chaque instant d’étouffer les deux poupins, trois autres gamins plus ou moins agrippés à la jupe, les passants la contemplaient d’un regard mi compassé, mi admiratif.
Depuis la fenêtre de sa cuisine, Stéphanie, elle, l’observait avec âcreté.
- « Voilà la poule pondeuse ! » s’exclama-t-elle, prenant à témoin les 5 ans de son fils Esteban qui dévorait des kinders sur la table en formica derrière elle.
Autrefois, lorsqu’elle travaillait au service marketing d’un grand groupe de maroquinerie de luxe, Stéphanie se bornait à dédaigner et à mépriser nonchalamment ces idiotes passéistes qui s’évertuaient à vivre le même “calvaire” que leurs mères, leurs grands-mères et leurs arrières grands-mères alors que les joies et avantages de l’enfant unique et de la forcément brillante carrière professionnelle leur tendaient les bras. Mais depuis qu’elle avait été licenciée à la suite d’une « restructuration organisationnelle » et disposait donc de « temps pour réfléchir », son dédain légèrement amusé s’était mué en détestation hargneuse pour ces traîtresses à leur sexe qui sabotaient sciemment tous les merveilleux acquis des combats féministes : le port du pantalon, la dromomanie sexuelle, l’avortement sans entrave et le bonheur inégalable du bureau climatisé, des tickets-restaurants, du café-ragots, des objectifs comptables mensuels et des jappements du chef de service.
Avoir été quittée par son « mec » à peine quelques semaines après son licenciement jouait également, il est vrai, dans son acrimonie; car le mari d’Hélène, lui, était encore là, à ses côtés. Oui, mais il restait certainement auprès d’elle par habitude, par fidélité à des serments d’un autre âge, par sacrifice ! Son « mec » à elle était parti par passion ! Passion pour une autre, certes, mais passion malgré tout ! La passion, ça a quand même plus de gueule que le devoir !
En voyant passer cette “pauvresse” qui feignait de sourire et de s’amuser des bruyantes excentricités de sa marmaille, Stéphanie frémissait de dégoût. Elle imaginait ces 7 anachronismes entassés dans les misérables 90 mètres carrés de leur appartement de la rue des Carmes. Elle occupait, avec son fils, une surface identique et se demandait comment l’on pouvait accepter de vivre dans de pareilles conditions de promiscuité. Aucun des enfants ne disposait de son « espace vital d’épanouissement », c’était certain !
Pourtant, Stéphanie admirait la vigoureuse fécondité des africaines qu’elle côtoyait au sein du collectif « Nous sommes tous d’ici et d’ailleurs », mais ce n’était pas pareil… Comment dire… Dans un cas, il s’agissait du fruit bienheureux d’une culture ancestrale et joyeusement primitive qui se polirait et s’élèverait au contact de femmes « éveilleuses » comme elle. Dans l’autre, c’était l’expression rancie d’une société obscurantiste, définitivement hermétique à tout changement.
- « Et je ne te parle même pas des vergetures qu’elle doit se taper ! » cracha-t-elle dans un sourire carnassier en claquant d’une main satisfaite son fessier plat mais ferme, encore apte à de nombreuses sorties en boites de nuit.
Apaisée par sa venimeuse saillie, elle embrassa son fils du bout des lèvres et regagna à la hâte le canapé, prévenue par le générique tonitruant du commencement de Secret Story.
Esteban retourna donc dans sa chambre encombrée d’innombrables jouets dont certains n’avaient même pas été extirpés de leur emballage plastique.

Le chanteur engagé Docteur Merlin avec sa femme et 4 de ses 5 enfants - Visages floutés
Il colla sa tête contre la vitre glacée pour observer la progression approximative et chaotique de la petite tribu. La grande sœur tenait la main de sa cadette et la consolait du tirage de couettes dont elle avait été victime de la part du petit pirate rigolard qui s’était maintenant réfugié sous le manteau maternel.
Sur la joue d’Esteban, coulait une larme orpheline.
JesusFranco
Source : Zentropa.