« Si Le Pen dit que la mer est salée, je ne dirais pas le contraire ». Claude Allègre pratique avec bonheur l’art de la boutade. Connu comme homme politique de gauche, celui qui fut ministre de l’Éducation nationale de Lionel Jospin reste d’abord et avant tout un scientifique. C’est dans ce cadre que ce géochimiste et membre éminent de l’Académie des sciences intervenait le 26 novembre dernier devant une salle comble, invité par l’Université Permanente de Nantes. Sur le thème des rapports science/médias.
Pour Claude Allègre la science fait changer le monde et pourtant longtemps le scientifique est resté enfermé dans sa tour d’ivoire. La grande évolution des rapports entre la science et la cité est venue de l’explosion de la bombe atomique lâchée sur Hiroshima avec les conséquences effroyables que l’on sait. Mais jusqu’il y a 30 ans, on ne parlait guère de science dans les médias.
Au départ les journalistes scientifiques se sont sérieusement appuyés sur un milieu scientifique dont ils s’imprégnaient. C’est ainsi que la théorie de la tectonique des plaques a pu se diffuser, alors qu’au départ seuls trois scientifiques la soutenait contre quelques centaines de géologues. De même, lorsque Jacques Monod innova, seul, en biologie moléculaire, il sera aidé par la médiatisation de ses découvertes.
« Aujourd’hui les temps ont changé, nous croulons sous un excès d’information et chose bizarre toutes les chaines ont les mêmes informations. » Car, observe le conférencier « le journaliste recherche d’abord un scoop qui sera remplacé sans transition, une heure après, par un autre. Alors qu’il faudrait faire un choix, le journaliste recherche de l’actualité et des simplifications. La science ne fonctionne pas comme cela, elle demande murissement et recouvre des phénomènes complexes. »
Alors comment faire passer la science dans les médias alors que la science n’est pas de l’actualité et n’est pas simple ? La vulgarisation est indispensable. Claude Allègre reconnait y avoir passé beaucoup de temps mais il avoue que son plus mauvais chapitre, il l’a réalisé dans sa spécialité, la géothermie. Le sujet est très technique et, reconnait-il avec humour, on ne se méfie jamais assez des « chers collègues » universitaires. « Qui est intelligent, dynamique, imaginatif, pétri de qualités ? Réponse : c’est le professeur d’université. Mais qui est si bête, mou, sans imagination, jaloux, rempli de défauts ? C’est le collègue d’un professeur d’université… »
Bref, pour les médias, il ne s’agit pas de parler des problèmes scientifiques, mais de ce qui fait débat sur un sujet de société. Parallèlement, on sait que ceux-ci, du fait de l’importance qu’ils ont prise, sont très influencés par les lobbies et les politiques. Le scientifiquement correct est parallèle au politiquement correct.
Au passage Claude Allègre nous livre une éclairante définition du principe de précaution : « Quand on sait quelque chose on ne fait rien, quand on ne sait rien il faut tout prévoir. » On s’en doutait déjà, mais le principe de précaution est un principe de mort.
Quel est le rôle des politiques dans tout cela ? Le conférencier les connait bien, lui qui a été directeur de cabinet de Jospin et ministre de l’éducation nationale. Il résume leur position par cette anecdote sur Ledru-Rollin chef de la garde nationale à Paris en 1848, qui déjeunant avec sa femme voit passer ses troupes sur le boulevard et la quitte alors en déclarant : « je suis leur chef, il faut bien que je les suive ». Lucide, Claude Allègre.
Et si le conférencier n’a pas de solution miracle à donner, il pose les problèmes : selon lui, certains secteurs se prêtent à la médiatisation, d’autres pas. La vulgarisation scientifique est peut être à diffuser par internet plutôt qu’à travers les médias classiques. A rebours de l’esprit du temps, le socialiste affirme « La science ce n’est pas la démocratie. Ceux qui inventent quelque chose sont minoritaires. S’ils étaient majoritaires, ils n’inventeraient rien. ».
Le paradoxe pour la science, c’est sa nécessité de communiquer. Pour Allègre il faudra peut être distinguer science et éthique. Si la recherche doit être libre, estime-t-il, la politique peut fixer des règles d’éthique. Reste à définir lesquelles, et il se contente d’amorcer quelques pistes.
En écoutant Claude Allègre, on se dit qu’aujourd’hui notre environnement est peut-être autant ou plus pollué par la pensée dominante qui règne dans les médias que par le gaz carbonique. Mais il y a parfois, heureusement, des bouffées d’oxygène, et nous avons pris là un grand bol d’air pur. Allègre, comme son nom l’indique, est réjouissant mais aussi rafraîchissant.
Euntus
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