Que se passe-t-il ? Que nous arrive-t-il ?
Nous constatons l’enfoncement de notre pays dans la médiocrité et le déclin. C’est malheureusement devenu évident pour tous. Nous voyons bien les causes de la dégradation de notre identité, de notre culture. Elles sont flagrantes, mais une sorte d’aveuglement collectif interdit d’y remédier. Donc nous nous efforçons de crier, d’alerter. Notre message passe mal. Qui plus est, il est stigmatisé. Nous essayons de nous convaincre que c’est parce que nous ne crions pas assez fort, Nous finirons bien par être entendus, parce que nous avons raison, parce que nous sommes la raison.

La Procession du cheval dans Troie, par Tiepolo
Non. Nous ne sommes même pas écoutés au-delà d’un cercle trop étroit. Si nous ne réalisons pas ce qui se passe, nous ne serons jamais suffisamment entendus, jamais à temps. Une muraille de verre semble se dresser devant nous, entre nous et tous ceux qui devraient nous entendre. Une idéologie, perverse et diffuse, s’oppose à nos certitudes.
Nous comprenons mal ce qui nous neutralise avec une telle efficacité. Nous recherchons le visage de nos ennemis. Les idéologies n’ont pas de visage.
Le temps des idéologies semblait révolu avec l’effondrement de la chimère communiste, qui avait asservi la moitié de l’Europe, la moitié de nos âmes. Mais les idéologies vivent leur propre vie. Leur cheminement est irrationnel, et leur emprise difficile à évaluer.
La nouvelle idéologie est une créature étrange, issue de l’union contre nature du communisme et du capitalisme sauvage. Elle s’appelle la mondialisation. Elle a entrepris la destruction des « égoïsmes individuels et nationaux ». Donc, nous sommes par définition les égoïstes nationalistes. Voici pourquoi ce que nous disons passe aussi mal dans l’opinion publique. C’est totalement biaisé, et c’est injuste, nous le savons. Notre démarche ne repose certainement pas sur l’égoïsme. Et les apôtres de la mondialisation (nous en connaissons tous) se trouvent être des personnes particulièrement soucieuses de leur petit confort individuel. Le « bobo » parisien en est une des figures emblématiques. On ne peut pas vraiment dire qu’un esprit de sacrifice anime ces gens-là. Alors, pourquoi voudraient-ils couper la branche sur laquelle ils sont douillettement assis ? Ils sabordent pourtant leur navire, notre commun navire. C’est là qu’interviennent les ressorts cachés de l’idéologie, destructeurs pour ceux-là mêmes qui la professent.
Les idéologies utilisent sans vergogne les grands principes, pour mieux les dévoyer. Un grand principe, c’est sacré. On le révère sans le critiquer. Personne ne devrait s’opposer à ceux qui parlent au nom de la liberté, de l’égalité et de la morale. Même s’ils font le contraire de ce qu’ils disent. Et ça marche très bien. Il suffit de penser aux fameuses « démocraties populaires ». Le nom même de ces oligarchies tyranniques est une imposture flagrante, mais les gens aiment se payer de mots bien propres. Dans ce registre, « l’armée la plus morale du monde » [NDLR : expression utilisée régulièrement par les dirigeants israéliens en parlant de Tsahal, l'armée d'Israël, et reprise en France par Bernard-Henri Lévy] n’est pas mal non plus, ainsi que le « peuple élu ». Mais c’est au sein des instances internationales, comme la Banque Mondiale ou la Communauté Européenne, que naissent et prospèrent les nouvelles formules édifiantes destinées à formater la pensée collective. Vous n’aurez pas à vous creuser beaucoup la tête pour en trouver des exemples.
La muraille de verre est faite de grands principes gonflés d’air par ceux qui les dressent contre nous, et finalement contre eux-mêmes. Nous sommes relativement conscients de l’imposture, aussi nous éprouvons une certaine méfiance à l’égard des grands principes. Nous aggravons notre cas. Au nom de la liberté d’expression, notre liberté d’expression a été étouffée (« Pas de liberté pour les ennemis de la liberté »). Nous n’avons pas le droit de dire la vérité, connue de tous, nécessaire à tous mais indicible et donc occultée, sur les raisons de notre perte d’identité, de notre effondrement économique et social. De multiples lois, la plupart toutes fraîches, nous l’interdisent. Au nom des grands principes.
Alors, nous partons, bille en tête, contre les épouvantails des grands principes. Comme Don Quichotte contre les moulins.
Il faut cesser de tomber dans le panneau. Il serait hypocrite de se prévaloir des grands principes à tout propos et hors de propos, ainsi que d’autres savent le faire. Par contre, une estime de circonstance doit impérativement leur être manifestée publiquement. C’est un exercice de style, et une question de forme, mais il faut en passer par là pour être écoutables, donc audibles. Cela ne mange pas de pain. Bien sûr, il faudra se résoudre à utiliser les armes de nos ennemis. Et après ? A Dien Bien Phu, ce ne sont pas des flèches et des lances vietnamiennes qui ont contrebattu notre artillerie. Et le général Giap s’inspirait de la stratégie napoléonienne. En l’adaptant aux circonstances.
Une charge de cavalerie a certes plus de panache qu’un escadron de chars, mais elle est moins efficace. Ce n’est pas l’arme utilisée qui importe, c’est la raison d’agir. Et c’est le résultat. Il serait temps de descendre de nos canassons.
Pierre Cormet pour Novopress France
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