La montée au calvaire des chrétiens d’Orient, par Eric Letty

Le christianisme est la religion la plus persécutée dans le monde, et particulièrement dans les pays musulmans.

La situation des chrétiens dans les pays musulmans est devenue suffisamment critique pour que le Vatican ait organisé en octobre un synode sur cette question, et pour que la presse française réagisse enfin : « Depuis plusieurs décennies, les discriminations constantes et les massacres répétitifs, principalement sur les terres d’Islam, n’arrachent pas une larme aux compassions bien-pensantes. Le drame chrétien s’est évaporé », écrit Martine Gozlan dans Marianne, hebdomadaire qui n’est pourtant pas connu pour sa « cathophilie ». « Dans le monde actuel, le christianisme est de loin la religion la plus persécutée », renchérit Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur.

Les persécutions se sont en effet multipliées ces dernières années, en Irak, au Pakistan, en Egypte, en Algérie, en Turquie, au Nigéria, au Soudan, en Malaisie, en Indonésie… En France, le beau film de Xavier Beauvois consacré aux moines de Tibéhirine, Des hommes et des dieux, a connu un véritable succès populaire, avec trois millions d’entrées. Il raconte l’histoire et la montée au martyre de ces moines, témoins du Christ en terre d’Islam par leur simple présence aux côtés de la population musulmane, et se termine par un message de paix. Mais cette vocation, ces moines français l’avaient choisie.

Les chrétiens qu’un groupe d’Al Qaida a massacré en pleine messe dans une église de Bagdad le 31 octobre, eux, n’ont pas eu le choix. Les récits des survivants témoignent de la violence de l’attaque. « Ils ont commencé à crier et à nous insulter : “Chiens de chrétiens, vous allez tous mourir car vous être des infidèles, vous irez en enfer et nous au paradis ! Allah Akbar ! », a rapporté Shehad, 22 ans, dans Le Figaro. Ces chrétiens d’Irak, qui refusent héroïquement d’abjurer leur foi, n’ont qu’une alternative: vivre dans la peur ou partir. Beaucoup d’entre eux sont contraints à l’exil : ils étaient 450 000 à Bagdad en 2003, contre 150 000 aujourd’hui.

Condamnée à mort au Pakistan, Asia Bibi (photo) non plus n’a pas eu le choix, pas plus que les autres chrétiens pakistanais, dont les biens et l’existence sont menacés par la loi sur le blasphème, qui permet à n’importe quel musulman, sur une simple dénonciation la plupart du temps calomnieuse, de les faire jeter en prison ou pendre. Plus d’un millier de personnes ont été arrêtées ces dernières années sous ce chef d’inculpation. En juillet dernier, deux catholiques accusés d’avoir écrit et fait circulé un tract insultant à l’égard de Mahomet ont été assassinés à la porte du tribunal de Faisalabad qui était sur le point de les acquitter, et ce meurtre a été suivi d’une nuit de violences contre la communauté chrétienne. « Naturellement, ce ne sont pas des chrétiens qui ont écrit et diffusé ce texte, expliquait alors l’évêque de Faisalabad, Mgr Joseph Coutts. Il a été adroitement écrit et diffusé pour provoquer : il y a des forces obscures qui cherchent à provoquer la haine et le conflit entre les deux communautés. » En août 2009, à Gojra, dans l’Est du Pakistan, le quartier chrétien avait été saccagé, six personnes brûlées vives et une cinquantaine de maisons détruites, parce qu’une rumeur avait couru, selon laquelle un chrétien aurait profané le Coran… « Des oulémas et des imams, lors de leur prêche, ont appelé la foule à s’en prendre aux chrétiens », avait alors indiqué Suheil Kohnson, membre de la Commission des droits de l’Homme du Pakistan.

Une volonté d’extermination

Pourquoi cette montée de périls, cette violence déchaînée à l’égard des communautés chrétiennes ? On lira dans les pages qui suivent les analyses du père Michel Lelong, engagé de longue date dans le dialogue avec l’Islam, et du père Pascal Gollnisch, directeur général de l’Œuvre d’Orient. Le père Lelong explique essentiellement les persécutions par le soutien des Américains et des Occidentaux en général à Israël. Les musulmans, en particulier les fondamentalistes, considèreraient les chrétiens d’Orient comme les complices de cette politique. Cet argument est corroboré par les témoignages de chrétiens locaux : ainsi Mgr Coutts explique à l’agence Fides que « nombre de chefs musulmans sont aussi en colère à cause de la situation internationale, et des idées radicales contre l’Occident et contre le Sionisme circulent ».

Il reste pourtant insuffisant à tout expliquer, de même qu’il ne suffit pas de mettre en parallèle les violences exercées par des musulmans contre d’autres musulmans avec celles exercées contre les chrétiens. Comme le dit le père Gollnisch, les unes et les autres ne sont pas de même nature : dans un cas, il s’agit de luttes de pouvoir ; dans l’autre, d’une volonté d’extermination…

On observera, à juste titre, que tous les musulmans ne sont pas à mettre dans le même panier, que beaucoup prennent la défense des chrétiens persécutés, comme en Irak où de nombreux responsables ont condamné le massacre du 31 octobre et où le président a gracié l’ancien ministre chrétien de Saddam Hussein, Tarek Aziz, récemment condamné à mort. Il n’est pas jusqu’aux Frères musulmans qui, après les menaces proférées par Al Qaida contre les coptes, ont souhaité avertir « tout le monde – et en premier lieu les musulmans que la protection des lieux de culte de tous les enfants des religions monothéistes est la mission de la majorité musulmane ». Tant mieux.

Reste qu’en Egypte, à Nag Hammadi, le 6 janvier dernier, des coptes qui sortaient de la messe de Noël ont été mitraillés : sept personnes – dont un agent de sécurité musulman – ont été tuées, neuf autres blessées. En 2009, trois jeunes chrétiens y avaient déjà été tués à Pâques. Or en février 2010, la sécurité d’Etat égyptienne a arrêté… une centaine de jeunes coptes aux environs de Nag Hammadi, pour contraindre la communauté chrétienne, selon l’agence d’information assyrienne Aina, à abandonner toutes les charges civiles et criminelles contre ses agresseurs.

En Egypte comme au Pakistan, les autorités publiques encouragent ainsi les persécutions. Pourquoi le gouvernement français ne demanderait- il pas à ces « alliés » d’inscrire dans leur loi et de faire respecter la liberté religieuse? La république laïque a visiblement oublié la promesse de protection faite par saint Louis aux maronites libanais.

Eric Letty

Texte paru dans Monde & Vie, n° 835, à commander ici.


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