L’homme qu’on adorait détester – Frêche, lui au moins, il en avait !

Sacré Frêchou ! Même sa mort, subite, a surpris tout le monde. 72 ans, c’est tôt pour partir. Surtout qu’on n’est pas près d’en retrouver un pareil. Mélenchon, à côté, c’est un petit joueur. Quand l’intellectuel – qu’il était – se la joue « popu », ça dépote. Comme un grand courant d’air frais sur une classe politique d’une frilosité atterrante. Florilège en forme d’hommage à un homme du verbe.

Décédé au retour d’un voyage en Chine, Georges Frêche a bouclé la boucle. C’est par la Chine qu’il avait débuté en politique, au début des années 1960, dans des cercles maoïstes qu’il fréquentera jusqu’à ce qu’il rejoigne la SFIO, ancêtre du Parti socialiste, en 1969. De ces années Mao, Frêche n’a jamais rien renié et en a même conservé la certitude de sa supériorité et la mégalomanie, quelques-uns des traits qui différencient les maos – pour beaucoup passés dans le camp néo-conservateur – des trotskistes, infiniment plus nombreux au PS. Ce que l’on retiendra de lui, c’est, assénés avec gouaille et sans aucun souci du qu’en dira-t-on, la… clarté des propos. Ce sont son bagout, sa truculence, qui ont fait que ce professeur d’histoire du droit romain a su, tout à la fois, engueuler le peuple et s’en faire aimer – prouvant ainsi que, pour être un vrai populiste, il faut être un homme de culture, ce que Jean-Marie Le Pen sait mieux que quiconque.

Les « cons » de Frêche n’étaient pas les « cons » de Morin

Quand Hervé Morin, la semaine dernière, lâche que « c’est difficile d’expliquer à des cons » [les Français] qu’il faut aller se battre en Afghanistan, c’est du mépris. Quand Frêche dit : « Je fais campagne auprès des cons et là je ramasse des voix en masse », récidive avec : « J’ai toujours été élu par une majorité de cons et ça continue parce que je sais comment les “engraner“ [gaver en occitan]. J’engrange les cons avec ma bonne tête, je raconte des histoires de cul. Ça a un succès fou », ça passe pour affectueux. Comme quand on dit, plus haut dans le Sud-Ouest : « Oh couillon ! Tu vas ? »

A l’annonce de sa mort, les faux culs n’ont pas fait banquette. Si l’UMP et Delanoë ont été assassins, d’autres peureux, qui le condamnaient hier, lui ont rendu hommage. Le PS pour mettre la main sur le Languedoc-Roussillon, les autres pour ne pas froisser un électorat qui l’avait fait, malgré les tentatives parisiennes pour le déloger, empereur de Septimanie, le nom ancien de la région (qu’il voulait lui redonner). Car si Frêche savait parler aux « cons », c’est aussi que, bien souvent, il pensait comme eux, par exemple en disant à propos d’une délocalisation qu’il valait mieux « avoir 1000 emplois à Rabat que d’avoir 1000 Marocains de plus, misérables, qui viennent travailler à Montpellier dans le bâtiment ». Ou encore, en inaugurant le tramway de Montpellier : « Ici, c’est le tunnel le plus long du monde : vous entrez en France et vous sortez à Ouarzazate. » Il n’y a pas que les « histoires de cul » pour faire marrer le populo…

Il y a aussi les histoires d’Arabes, les histoires de Noirs dans un tunnel et les histoires de ballon rond. Et si on peut mélanger le tout, c’est encore mieux. D’où le succès fou qu’il a eu (pas auprès de la classe politique) avec sa sortie sur la composition de l’équipe de France de football : « On fait une équipe de foot d’indigènes. […] Bientôt, y’aura onze Noirs sur onze en équipe de France. C’est une catastrophe pour le sport français. » On a dit que c’était raciste. Il a répondu que si ça l’était, c’était à l’égard des Blancs, vu qu’il avait ajouté : « Ça veut dire qu’on est nuls, voila la réalité. » Le « on » renvoyant à « Français », ça sous-entendait quand même que le Français noir, comme le poisson volant chez Audiard, n’avait pas à être la règle du genre…

Frêche ne disait pas de conneries, il en faisait

Et les harkis ? Ça a été le tollé. Tout ceux qui n’en avaient rien eu à battre, des harkis, depuis 1962, ont condamné ses propos. Les autres aussi, qui l’avaient écouté un peu trop vite. Minute, en février 2006, avait d’ailleurs pris sa défense quand d’autres disaient qu’il avait « perdu la boule ». Frêche n’a jamais insulté les harkis. Il a tancé, vertement, une poignée de harkis qui revenaient d’une réunion de l’UMP à Palavas. Il leur a dit ce qu’ils méritaient ;

« Ah, vous êtes allés avec les gaullistes ! Vous faites partie des harkis qui ont vocation à être cocus toute leur vie ! Faut-il vous rappeler que 80 000 harkis se sont fait égorger comme des porcs parce que l’armée française les a laissés ? […] Allez avec les gaullistes à Palavas ! Vous y serez très bien ! Ils ont massacré les vôtres en Algérie et vous allez leur lécher les bottes ? Mais vous n’avez rien du tout ! Vous êtes des sous-hommes ! Rien du tout ! Il faut que quelqu’un vous le dise ! Vous êtes sans honneur. Vous n’êtes pas capables de défendre les vôtres ! Voilà, voilà… Allez, dégagez ! »

Dans une société normalement constituée, les gonzes l’auraient fermée puis seraient repartis honteux consulter le chef de famille, et les gaullistes auraient fait profil bas, essayant de compter les voitures brûlées plutôt que les cadavres de harkis, histoire de s’endormir plus tôt – et de mieux dormir. Dans la France de ce début de XXIe siècle, on l’a traduit devant les tribunaux (où il a été relaxé). Mais les assassins, eux, courent toujours…

En fait, Georges Frêche était irréprochable dans ce qu’on lui a reproché, et inexcusable pour le reste. Si, si ! Comme gestionnaire, il fut calamiteux. Comme visionnaire – il prétendait l’être –, catastrophique, criminel même, avec son obsession de faire de Montpellier, dont il fut le maire durant vingt-sept ans, une mégalopole, aggravant la désertification de l’arrière-pays (dans un mépris très maoïste des paysans). Ses propos, eux, ne choquaient les belles âmes que parce que la parole politique est, dans ce pays, depuis trop longtemps aseptisée. Frêche faisait des conneries, il n’en disait pas – ou seulement quand il mentait, mais c’était son métier !

Quand il a dit, lors des élections régionales : « Si j’étais en Haute-Normandie, je ne sais pas si je voterais Fabius. Je m’interrogerais. Ce mec me pose problème. Il a une tronche pas catholique », on a voulu le faire passer pour antisémite, lui qui, bien plus souvent qu’il n’était nécessaire, vantait les mérites d’Israël. Bien sûr que Fabius a l’air « pas catholique ». C’est Slimane dans Pépé-le-Moko. Slimane auquel Jean Gabin lance : « T’as l’air tellement faux derche que c’en est de la franchise ! »

Dans quelques années, on se repassera les bandes son de Georges Frêche en boucle. Elles deviendront « culte » comme l’est devenu Les Tontons flingueurs. Et l’on comprendra ce qu’il voulait dire par cette phrase : « Je suis un vieux modèle de l’époque de Mitterrand. Il me faut plusieurs phrases pour m’exprimer, et dans la société dans laquelle on vit, il faut être synthétique, tout dire en une phrase ou deux. » « Frêche l’incompris », voilà une belle thèse à écrire…

Marc Verdelech

Article extrait de l’hebdomadaire Minute à paraître demain, à commander ici.

Egalement au sommaire : Pénurie d’essence : Sarko pompe l’air ; L’outrage fait à Joséphine Baker ; Entretien avec Bernard Antony, président de l’Agrif ; Comment les « jeunes » mettent le feu dans les lycées ; Les champignons pillés par des Roms dans les forêts du Vercors ; Un casseur armé à Lyon : la preuve en photo ; Front national : un historique poussé vers la sortie ; etc.


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