La mort de Maurice Allais : l’homme qu’on honorait au lieu de l’écouter

Maurice Allais est mort samedi à son domicile de Saint-Cloud à l’âge de 99 ans. Il était notre seul prix Nobel d’économie. « La France vient de perdre l’un de ses plus grands économistes », estime Nicolas Sarkozy dans un communiqué publié par l’Elysée. Un Nicolas Sarkozy qui, il y a moins d’un an, l’avait fait grand-croix de la Légion d’honneur. « C’est comme si on l’enterrait vivant – Maurice Allais : l’homme qu’on honore au lieu de l’écouter », avait titré l’hebdomadaire Minute. C’est cet article du 6 janvier 2010 que nous publions ci-dessous.

Jamais président de la République française n’a écouté Maurice Allais. Pareil des ministres des Finances. Alors on l’honore. Comme si, bientôt centenaire, notre seul prix Nobel d’économie allait se réjouir de ces hochets. Grand officier de la Légion d’honneur par Jacques Chirac, le voici grand-croix de la Légion d’honneur par la grâce de Nicolas Sarkozy. Si on ne devait pas le respect à d’autres grand-croix, on parlerait de crachat.

Par décret paru au Journal officiel du 1er janvier 2010, Maurice Allais, 98 ans, a été élevé à la dignité de grand-croix dans l’Ordre national de la Légion d’honneur. Il n’existe pas plus haute distinction. Rares sont les bénéficiaires. Certaines années, nul n’en est honoré. Certaines autres, seul le président de la République nouvellement élu y a droit. Qu’a donc fait Maurice Allais pour que, au soir de sa vie, il intègre cette caste très fermée ? Rien d’autre que ce qu’il fait depuis trois quarts de siècle : prêcher dans le désert.

Son prix Nobel d’économie, cela fait vingt et un ans qu’il l’a reçu. Il s’en souvient très bien : lors de la remise du prix, à Stockholm, les télévisions françaises n’avaient pas jugé bon de faire le déplacement… De même que, depuis, aucun dirigeant de la France ne s’est rendu chez lui, dans la banlieue Ouest de Paris, pour solliciter ses conseils. Pas économiquement ni politiquement correct Allais. Et pourtant…

Pourtant, la crise que nous traversons, Maurice Allais fut un des seuls à la prévoir. Pas sur les plateaux de télévision – il n’y est jamais convié – mais dans des livres, épuisés aussitôt qu’ils sont parus et guère réédités, publiés chez un éditeur qui n’est pas de ceux qui comptent. Il l’avait prévue comme il avait annoncé, avec cette grande précision et cette sobriété de style qui sont des marques de fabrique des hommes élevés sous la IIIe République, les ravages que la mondialisation allait entraîner sur l’emploi.

Un prophète ? Non, juste un économiste qui, depuis la crise de 1929 qu’il a vécue, sait établir et anticiper les relations de cause à effet. Et qui présente inlassablement les solutions qu’il pense efficaces et justes. Toutes celles que, par dogmatisme ou par intérêt, tous ceux qui, depuis plusieurs décennies, se sont succédés au pouvoir, refusent d’appliquer et même souvent d’entendre, et qui ont pour nom, entre autres, protectionnisme européen, préférence nationale.

Dans une « Lettre aux Français » récemment publiée par Marianne, l’un des seuls titres de la presse française, avec Minute et Le Choc du mois, qui l’avait interviewé, à s’intéresser à ses travaux, Maurice Allais écrivait, après s’être défini comme « théoricien à la fois libéral et socialiste », dénonçait« un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent. Des intérêts qui souhaitent que l’ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu’il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale ».

Que Maurice Allais ait été élevé à la dignité de grand-croix dans l’ordre de la Légion d’honneur devrait nous réjouir. Ce sont plutôt la tristesse et la honte qui dominent. Comme celles que l’on ressent quand, après qu’un soldat a été honoré par ceux qui prétendent incarner la France, une décoration à titre posthume est posée sur son cercueil, et que l’on croit entendre murmurer, non pas qu’il a bien servi la France, mais : bon débarras.

Bruno Larebière


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