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Un policier de la BAC parle : « Dans les cités, le climat est chaud comme la braise »
Policier à la Brigade anticriminalité (BAC) en Seine-Saint- Denis, Pierre pourchasse quotidiennement le crime dans les cités sensibles. Et lutte en premier lieu contre les trafiquants.
Pierre est policier à la BAC 93. Nous avons pris rendez-vous dans un café pour parler – longuement – de la situation de ces quartiers sensibles qu’il connaît bien pour y travailler quotidiennement. « Nous, qui sommes sur le terrain, manquons parfois de recul », me prévient-il. Il n’en est rien.
Première question: sent-on un changement dans les cités depuis le discours de Nicolas Sarkozy à Grenoble ? Et d’abord, qu’en ont pensé les policiers ?
« Les propos du président de la République n’ont pas fait beaucoup d’effet dans la police, répond Pierre. Certes, les policiers ne peuvent pas se plaindre de leur sort matériel : des réformes sont en cours, grâce auxquelles ils percevront de meilleurs traitements et auront davantage de moyens pour travailler. Mais on sent une désillusion par rapport à ce qu’ils espéraient de Nicolas Sarkozy. La peur des « bavures » jouant, il n’y a jamais eu autant de policiers révoqués et de sanctions disciplinaires que sous sa présidence. Il a même été question d’installer une antenne permanente de l’IGS – la police des polices – dans le 93 ! Quant à la situation générale, rien n’a changé par rapport à la situation antérieure. »
Au nombre des quelques mesures à mettre au crédit de Nicolas Sarkozy, figure toutefois l’impulsion donnée aux Compagnies de sécurisation et d’intervention, unités de choc chargée de rétablir l’ordre public créées par l’ancien Directeur central de la Sécurité publique Eric Le Douaron, nommé préfet de l’Isère au lendemain des événements de Grenoble.
Depuis Grenoble, justement, on ressent cependant un durcissement dans les cités et les incidents s’y succèdent : le 9 août, à Perpignan, à la suite d’un contrôle d’identité, trois hommes de la BAC sont agressés par des dizaines d’habitants d’une cité sensible. Le 18 août, le chef de poste du commissariat d’Epinay-sur-Seine est traîné derrière une voiture sur vingt mètres. Dans le 93, un braqueur, après avoir foncé sur des CRS avec une voiture volée, s’enfuit dans la cité des Framboisins à Saint-Denis : une quinzaine de policiers l’y poursuivent, sont pris à partie par une trentaine de jeunes et, au cours de la bagarre qui s’ensuit, un fonctionnaire est blessé à la tête par un coup asséné avec un bloc de béton. Aux Tarterêts, le 19 août, un policier a le doigt cassé d’un coup de marteau alors qu’il se protége le crâne de la main. AVilleurbanne, le 22 août, trois policiers effectuant une ronde de nuit sont lapidés…
Harceler les trafiquants en dissuadant les acheteurs
« Dans les cités, le climat est chaud comme la braise », affirme Pierre. « On assiste à une surenchère, les jeunes se disent : on peut frapper les keufs sans risque. »
Existe-t-il en France des quartiers interdits aux policiers? « Il n’existe pas de cité dans lesquelles la police ne pénètre pas, répond-il, mais il est vrai que dans les plus difficiles, les policiers se contentent de rentrer, de faire le tour du parking en voiture et de ressortir.
Quand nous intervenons dans ces endroits, nous prévoyons plusieurs véhicules car la situation peut rapidement dégénérer en bagarre générale. Il faut imposer tout de suite un rapport de force suffisant, sous peine de devoir repartir sans celui qu’on est venu interpeller. Si nous voulons protéger notre intégrité physique et accomplir notre mission, nous sommes alors obligés de déployer des moyens conséquents. »
Pas facile de réaliser un travail de fond dans de telles conditions. « Il est très difficile de “planquer” dans les cités. C’est plus ou moins possible, selon la configuration des lieux. Dans certains cas, il n’existe qu’une seule voie d’accès, qui est à la fois l’entrée et la sortie de la cité. Celle-ci est fermée sur elle-même, ce qui facilite les trafics et l’économie souterraine. »
Le principal moteur de cette économie souterraine, c’est bien sûr le trafic de stupéfiants. « La cité basse à Aulnay-sous-Bois, ou celle des Beaudottes à Sevran, sont de véritables supermarchés de la drogue, poursuit Pierre. Les policiers y trouvent régulièrement sur les personnes qu’ils contrôlent de 300 à 500 grammes de cannabis, sans parler de la cocaïne, de l’héroïne, ou du crack, encore plus nocif. »
« De même, à la cité des 4000, à La Courneuve, existe un très gros point de vente dans un hall d’immeuble que les trafiquants appellent le “bouledogue”. Cet immeuble va prochainement être détruit, ce qui désorganisera sans doute le trafic. La police de quartier a placé le “bouledogue” sous surveillance et arrêté un individu chaque jour, portant 500 ou 600 grammes de cannabis sur lui, ce qui a fait beaucoup de mal aux trafiquants. Harceler ainsi en permanence les trafiquants en dissuadant les acheteurs, est une méthode très efficace pour lutter contre le trafic.
Mais les efforts des policiers ne peuvent déboucher sur rien s’ils ne sont pas relayés par les magistrats. « Nous devons batailler pour faire placer des délinquants en détention provisoire », s’indigne Pierre. « Il y a dans ces cités des têtes brûlées, prêtes à faire n’importe quoi. Avant les émeutes de Grenoble, des policiers avaient déjà été la cible de tirs d’armes à feu, à Villiers-le-bel en novembre 2007, puis en mai 2009 à La Courneuve, où des individus avaient tiré sur un car de police avec des armes de guerre, pour libérer des délinquants. Interpellés et placés en détention provisoire pour tentative d’homicide, ils avaient été relâchés et placés sous contrôle judiciaire par la cour d’appel de Paris ! »
Ce laxisme des juges s’explique, selon le policier, à la fois par l’idéologie et par la peur : « On a déjà vu des batailles rangées en plein tribunal ! »
« On parle de réformer la loi, continue-t-il, mais il suffirait d’appliquer aux mineurs les peines déjà prévues par la loi, alors que les trafiquants font souvent appel à eux en sachant qu’ils ne risquent pas grand chose. Lorsqu’on voit des jeunes de 18 ans qui ont déjà une soixantaine d’antécédents judiciaires, on se demande où le système pèche… »
Jean-Pierre Nomen
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