Troisième et dernier volet de notre entretien avec Alexandre Latsa, « Européen de nationalité française » résidant en Russie où il est l’auteur du blog (francophone) Dissonance, qu’il a créé afin de faire mieux connaître ce pays. « Le cœur de tout ce que les Européens peuvent souhaiter conserver ou entreprendre se situe “ici“ » assure-t-il.
Novopress : Existe t-il en Russie, comme en Europe, de nombreux mouvements et partis politiques porteurs d’idéologies différentes ? Les Russes ont-ils le même rapport au militantisme politique ? Sont-ils des « activistes » ? Que pensent par exemple les patriotes russes de la situation politique du pays ? Quels liens entretiennent-ils avec le Kremlin ?
Alexandre Latsa : Chaque Russe est « patriote » mais le rapport à la politique est totalement discrédité depuis l’ère Eltsine. Les Russes ne sont pas politiques et pour eux l’identité ne passe pas par la politique.
Quelqu’un comme Guennadi Ziouganov (leader du parti communiste russe) est à sa façon très patriote. Le patriotisme est une des clefs de la société russe. Il faut bien comprendre que la société politique russe n’est pas du tout linéaire comme l’est la société française (de droite à gauche). En Russie, il y a actuellement un centre de gouvernance (le Kremlin) avec dans un premier cercle concentrique des partis d’opposition plus ou moins rapprochés (parti communiste et parti libéral-démocrate). Le parti communiste défend une vision soviétique d’un point de vue territorial et le LDPR une vision plutôt panslaviste. Un troisième cercle comprend avec des mouvements/partis plus ou moins « éloignés » du centre, donc de la gouvernance (le Kremlin).
J’ai essayé de détailler cette structure ici et, pour les russophones, elle est en image ci-dessous : le centre de la croix est le parti de Poutine, vers la droite il y a les partis libéraux, vers la gauche le parti communiste, en bas les « radicaux » – principalement les partis d’extrême droite – et en haut les conservateurs.
Pour ce qui est des mouvements « patriotes », il faut bien comprendre que là encore s’opposent deux visions du « patriotisme » russe. Il y a une vision proche du pouvoir, notamment des organisations de jeunesse proches du Kremlin. La conception de la Russie y est globalement multiculturelle et le pays est vu comme une terre ou des peuples variés cohabitent sans tensions. C’est une résurgence d’une vision impériale mais non impérialiste (une terre, des peuples). C’est également la vision eurasiste (conservatrice).
Après, il existe des mouvements plus radicaux, orientés sur une vision ethnoculturelle russe, la langue russe permettant de différentier un Russe de sang d’un habitant de la Russie ayant un passeport russe. Ces mouvements veulent freiner l’immigration non slave en Russie et défendre les Russes de sang. Ils sont une kyrielle mais les deux principaux sont Russki-Obraz (qui est dans une logique de collaboration avec le Kremlin et avec le mouvement de jeunesse de Poutine) et le DPNI, soupçonné d’être financé de l’extérieur (notamment par des opposants au Kremlin) afin de déclencher des troubles interculturels en Russie.
La plupart de ces mouvements sont sur une logique très anticommuniste, voire pro-américaine par réaction ou tout simplement en faveur des très grandes libertés individuelles que l’on peut trouver dans les sociétés anglo-saxonnes.
Cette vision « pro-occidentale » des mouvements d’extrême droite en Russie est une réalité : la plupart des organisations de ce type ont soutenu la révolution orange en Ukraine et sont en première ligne des actions russophobes dans les pays baltes ou en Europe centrale.
C’est ce qu’Alexandre Douguine a appelé le front « orange-brun », front dirigé contre la Russie. Dernier exemple type : l’attribution par le président orange ukrainien du titre de héros nationaux aux collaborateurs ukrainiens Stepan Bandera et au commandant ukrainien de la Wehrmacht Roman Chouckevitch.
Comment dès lors peut on définir le système politique russe actuel ?
Pour mémoire, lors du congrès de Russie Unie de novembre 2009, un nouveau programme a été adopté, précisé par les trois clubs de pensée du parti : social-conservateur ; libéral-conservateur ; étatique-patriotique
La principale nouveauté consiste en ce que l’idéologie officielle du parti – le conservatisme russe – a été pour la première fois indiquée dans les statuts du parti Russie unie. Pourquoi le parti Russie unie ne s’est-il décidé à proclamer son conservatisme qu’à la fin 2009 ? Jusqu’à récemment, il fallait lutter pour conserver l’Etat. A présent, ce problème est réglé et la menace de destruction définitivement éliminée, il faut conserver et sauvegarder les résultats obtenus.
A l’extérieur (politique internationale), la Russie envisage sa position de puissance autonome avec trois grands axes d’influence :
• Vers l’Europe avec la volonté de création d’une structure de sécurité commune (remplaçant l’Otan).
• Via l’Asie et surtout l’Asie centrale à travers l’OCS.
• Via le monde musulman, à travers l’OCI.
Sa doctrine stratégique montre également qu’elle envisage des conflits régionaux (Caucase-Arctique) et travaille à une indépendance militaire totale.
Quelles sont les menaces internes à l’intégrité de la Russie et comment la Russie les gère t-elle ?
Les menaces sont autant internes qu’externes avec l’extension de l’Occident (via l’Otan) à ses frontières et tout ce que cela entraîne : des révolutions de couleurs aux agressions militaires présentes (Géorgie) ou futures (Arctique).
Les risques de démembrement territorial sont également présents et sont un des objectifs d’affaiblissement de la Russie depuis un siècle. La Russie, de par sa structure (des régions étalées sur 11 fuseaux horaires), pourrait dans l’absolu faire face à des sécessions de territoires. C’est pour cette raison que le Kremlin a renforcé le pouvoir central en décidant de désormais nommer les gouverneurs, ou encore à un projet de réduire le nombre de fuseaux horaires sur le territoire afin de reconcentrer le pays et réduire le nombre d’entités régionales. Enfin, la création toute récente d’une super-entité caucasienne semble également aller dans ce sens. En contrepartie, le Kremlin s’efforce de promouvoir les cultures locales, minoritaires, pour que les citoyens des « petits peuples » puissent continuer à vivre selon leurs coutumes. Mais le tout sous contrôle politique.
Quel regard le pouvoir russe et les Russes portent t-ils sur la France ? Quel est votre sentiment personnel sur le sujet ?
Les Russes apprécient la France plus que les Français. Ils ont l’image d’une grande nation, d’un grand pays ; ils n’ont pas oublié Normandie-Niemen et admirent De Gaulle. La culture, la classe françaises sont des références pour eux comme chez tous les peuples du monde.
La désillusion est terrible lorsque des Russes rencontrent la France d’aujourd’hui. Un éditorial de Kommersant (l’équivalent du Monde en Russie) de 2005 donnait une image assez sévère de la France d’aujourd’hui.
Enfin, les Français de Russie ne contribuent que peu à améliorer l’image de notre pays. La plupart sont des expatriés peu intégrés, généralement sans aucune connaissance ni de la culture, ni du pays. Je ne parle pas de ce qu’écrivent les journalistes.
En tant que Français et Européens, que doit t-on attendre de la Russie ? D’ailleurs, doit-on en attendre quelque chose ?
C’est une bonne question. Aujourd’hui la Russie se sauve elle même, sans l’aide de personne. L’Europe de l’Ouest, elle, se suicide. Je me permets de noter que de nombreux pays de l’Est de l’Europe ne sont pas aussi détruits que l’Europe de l’Ouest. Ils ont certes subi la crise économique mais ne sont pas au niveau de totale décomposition (morale, politique, biologique) comme le sont la France, la Belgique ou la Hollande par exemple.
Pour ma part je suis Européen, c’est la raison pour laquelle je suis en Russie, à Moscou capitale de l’Europe. La Russie encore une fois est aussi européenne. Le cœur de tout ce que les Européens peuvent souhaiter conserver ou entreprendre se situe « ici ». C’est sans doute quelque chose de difficile à saisir vu de l’Ouest ; il faut habiter en Russie pour sentir à quel point ce pays à l’énergie suffisante pour faire face à la déliquescence générale.
En tant que Français, je souhaiterais dire que la France n’est aujourd’hui presque plus un pays européen. En tout cas elle n’en a plus que la « marque», l’appellation, mais plus la substance, ni l’identité. La vraie France est dans le cœur de français dont un grand nombre est éparpillé aux quatre coins du monde. Pour ma part, je pense que la France ne passera pas ce siècle. Elle se décomposera (je ne sais sous quelle forme) faute de savoir faire face aux défis de la mondialisation, économique et culturelle, mais également de savoir gérer une immigration massive. C’est du reste ce qui attend les principaux pays d’Europe de l’Ouest.
On peut imaginer que dans le prochain quart de siècle, la Russie fera face à une immigration massive d’Européens qui souhaiteront s’installer dans un pays sûr, pas en faillite et sans tensions ethnico-religieuses.
Julien Tigeard pour Novopress France
Pour lire les deux premières parties de notre entretien avec Alexandre Latsa, cliquez ici et là.
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