J.-Y. Le Gallou : « Les abstentionnistes constituent une poche explosive »

Jean-Yves Le Gallou dirige la Fondation Polémia, l’un des plus utiles « réservoirs de pensée » français selon une traduction littérale de « think tank », en fait un institut de recherche politique indépendant. La Fondation Polémia est par exemple à l’origine du mot « réinformation ». Il livre à l’hebdomadaire Minute son analyse des élections régionales.

Minute : Quel est pour vous l’élément majeur de ces élections régionales ?

Jean-Yves Le Gallou : L’événement majeur est pour moi le taux extrêmement élevé de l’abstention, au premier tour bien sûr mais aussi au second tour, où plus d’un électeur sur deux ne s’est pas déplacé ou a voté blanc ou nul (53,5%).

J’y vois une forme de dissidence électorale dans la mesure où les Français ne veulent plus voter pour des gens dont ils pensent qu’ils ne pourront pas – et qu’ils ne voudront pas – les représenter. Nous assistons à une crise de la démocratie représentative. On sait bien que représenter, c’est trahir, mais il y a quand même des limites à l’exercice. Et quand les limites sont franchies, quand le représentant ne veut décidément plus représenter celui qui l’a élu, le « non représenté » boude les urnes.

C’est une conséquence de ce que j’appelle la médiagogie : les formations politiques choisissent ceux qu’ils présentent aux suffrages des électeurs en fonction de leur conformité aux canons de la communication politiquement correcte et non en fonction de leur capacité à représenter les électeurs qui voteront pour eux.

Vous tirez une conclusion radicale d’un événement dont on ne sait pas s’il va perdurer. L’abstention, ça va ça vient…

Certes, mais l’augmentation du taux d’abstention est une tendance lourde. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y aura pas recrudescence, ponctuelle, de la participation. Il existe une méthode pour ramener occasionnellement les électeurs vers les urnes : c’est la scénarisation. C’est ce qui a été fait en 2007, où l’on a scénarisé le match Royal/Sarkozy comme on le fait d’un match OM/PSG.

Jean-Yves Le Gallou

Vous dites : « on » a scénarisé. Mais de qui parlez-vous ?

Les grands metteurs en scène des événements, ce sont les grands médias, et les intérêts qui sont derrière eux. Globalement, ces grands médias ont des intérêts commerciaux (faire de l’audience pour vendre de la publicité), donc tout ce qui est scénarisation les arrange. Ils ont aussi des intérêts politiques qui sont ceux de leurs propriétaires, tous représentants de la superclasse mondiale, qui a intérêt à ce qu’il y ait des simulacres d’opposition entre des gens qui sont d’accord sur l’essentiel, à savoir le libre échangisme économique, l’antiracisme et la rupture avec toute forme de tradition.

Les abstentionnistes peuvent-il revenir dans ce jeu scénarisé ?

Les abstentionnistes peuvent être remobilisés par un jeu scénarisé, sachant qu’il n’est pas certain que ce qui a fonctionné en 2007 fonctionnera en 2012. Mais c’est une hypothèse qu’on ne peut pas exclure.

A mon sens, les abstentionnistes constituent une poche explosive pour le système. Il reste à savoir si cette masse explosive rencontrera un détonateur, qui peut être un détonateur social ou identitaire, en fonction des événements.

Ce qui est sûr, c’est que dans le référentiel idéologique dominant, les Français ne peuvent plus espérer d’amélioration (de leur pouvoir d’achat, de leur sécurité, etc.) parce que tout le fonctionnement du système va à l’inverse de leurs préoccupations. En conséquence, le sentiment d’insatisfaction ne peut aller qu’en s’accentuant.

Pour qu’il y ait crise sociale, il faut que le pays soit ruiné car tant qu’il y a de l’argent, on achète la paix sociale…

Le problème est que cette paix sociale repose sur une pyramide de dettes. N’oublions que François Fillon avait dit, peu après sa nomination à Matignon : « Je suis à la tête d’un Etat en faillite. » Le propos avait peut-être dépassé sa pensée mais c’était celui d’un premier ministre en fonctions. Et depuis, le déficit s’est aggravé. Or la France ne bat plus monnaie et ne peut donc plus s’endetter à l’infini. La France n’est pas à l’abri des problèmes que connaît la Grèce et qui se profilent pour l’Espagne ou le Portugal. La France, comme l’Angleterre et les Etats-Unis, est concernée.

A cet égard, on va avoir […] [la suite dans Minute à paraître demain]

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