La lèpre du capitalisme sauvage, par Christian Daisug

C’est dans l’Ouest profond, le long de la mythique et mouvante frontière des premiers pionniers, que les villes fantômes américaines expriment le mieux leur pathétique grandeur. Univers minéral, irréel, dantesque : la ruée vers l’or, la soif du pétrole, l’obsession du cuivre sont encore là, comme à fleur de terre, semblables à des veines qui continueraient de battre sur un cadavre. Fossile d’épopée, de passions, d’histoire ; vestiges sans nom, presque oubliés ; écrins de l’éphémère, du sacrifié. Sur les plateaux de temps révolus et désertiques, se dressent toujours les silhouettes de façades, les dessins de rues, les périmètres de ranchs. Des ombres, des spectres aujourd’hui battus par le vent comme ces bourgs décharnés, hagards qui durent leur naissance à un relais de poste et leur mort au chemin de fer. Villes fantômes dont certaines ne servirent de havre que la durée d’une épopée, dont beaucoup ne connurent la fortune que le souffle d’une aventure.

Notre vieille Europe a aussi les siennes – les siècles en plus, l’immensité en moins. Sous un monde végétal qui a su reprendre ses droits, les pierres du génie et de la peine des hommes y témoignent toujours, par endroits, des morsures du Moyen Age. Séismes, incendies, épidémies, guerres, massacres, tous les fléaux de la création se sont parfois abattus sur des pays, des régions avec un tel acharnement que les habitants meurtris, hébétés ont préféré abandonner les murs, témoins de leurs malheurs, et chercher ailleurs une autre vie. Et son cadre. Ils surent que maisons, places et marchés devenus subitement maudits devaient être laissés aux âmes errantes, aux squelettes enchaînés, aux suaires fantastiques

Cet univers d’hallucinés aurait-il sa place en Amérique ? Possible. Un univers qui ne serait plus comme jadis la pétrification désespérée de rêves inachevés dans un Ouest dévorant, mais la décrépitude programmée de structures viables dans un mondialisme assassin.

Voici venir le temps des nouvelles villes fantômes. Celles qui pourraient se peupler de revenants aux cols bleus et aux mains graisseuses dont le geste mécanique consisterait à tirer par les pieds de vils patrons, fossoyeurs d’industries et flibustiers de la nation. Celles qui dénonceraient les vampires, les illusionnistes, les mystificateurs responsables du gâchis des délocalisations, de la hausse du chômage, de cette lèpre dévorante dont les dégâts ne sortiront plus des mémoires. La crise, avec ses acteurs dans les coulisses, est en train de fabriquer des villes qui risquent bientôt de ne ressembler qu’à des mirages de villes – des simulacres d’humanité, des coquilles vides. Comment ? Aussi simple que dramatique. Sur un terrain déjà connu pour son extrême vulnérabilité, vous versez goutte à goutte l’acide du capitalisme sauvage. Après l’effervescence due au premier choc, attendez quelques mois afin d’observer l’agitation besogneuse et grotesque des futures victimes. Elles se débattent, accumulent les projets, collectionnent les déceptions pour finalement se raccrocher à la plus bancale des solutions, la plus odieuse aussi parce que c’est en général celle suggérée par les bourreaux. Ultime gesticulation qui annonce le bout du rouleau, la fuite honteuse des vaincus – la désertification d’une vie de labeur acceptée comme une fatalité dans un sursaut aux allures de suicide.

Le scénario commence à jaunir, mais il se renouvelle sans cesse et guette les futurs théâtres de ses exploits. Théâtres offerts parce que fragiles, désignés : le grand Sud avec ses usines textiles endettées jusqu’à la dernière bobine de fil ; la Nouvelle Angleterre avec ses moulins de pâte à papier qui tournent au ralenti depuis vingt ans ; le Midwest avec ses aciéries qui s’époumonent à lutter contre celles de la Chine et de la Corée. Trois grosses régions en danger. A Georgetown (9 000 habitants), en Caroline du Sud, deux entreprises sur trois ont déjà fermé leurs portes et le chômage dépasse de huit points la moyenne nationale. A Madawaska (4 000 habitants), dans le Maine, les employés de la dernière usine encore en activité viennent de jouer le seul atout qui leur restait : ils ont accepté de voir leur salaire amputé de 8,5 %

Et après ? Lorsque cette fuite en avant aura butté sur une impasse, que se passera-t-il ? Rien. Ou plutôt, pas grand-chose. Les journaux raconteront en quelques lignes qu’un matin une foule de pauvres hères entassèrent tout ce qu’ils possédaient dans des voitures à bout de souffle avant de partir droit devant eux sans savoir exactement où. Ce serait la fin du scénario. Une fin morne et dérisoire. Est-ce celle qui attend les 4 000 habitants de Ravenswood, en Virginie de l’Ouest ? Tous y pensent ; peu en parlent. Les seuls à aborder le sujet sont pris pour des masochistes ou des exaltés. Les autres tournent en rond avec leur angoisse, leur amertume et leurs souvenirs.

De beaux souvenirs. Jusqu’en 1957, Ravenswood n’était qu’un gros bourg pauvre, isolé et somnolent à l’ombre de ses collines baignées par l’Ohio. Il y a cinquante-trois ans, tout bascula d’un coup : l’un des plus importants complexes d’aluminium vint s’installer à deux pas de la ville près des berges du fleuve. Les Etats-Unis étaient en pleine guerre froide. Pour jouer leur rôle de grande puissance, ils musclaient leurs arsenaux classiques et nucléaires : des porte-avions géants, des superforteresses volantes, des fusées intercontinentales. Monstres d’acier et d’aluminium. Avec son usine flambant neuve, l’ancienne boueuse Ravenswood prit alors des accents de fleuron dans l’équilibre de la terreur. La population doubla, les salaires triplèrent. L’avidité du Pentagone obligea à couper la production en deux. D’un côté, d’imposants bâtiments dominés par les hauts fourneaux chargés de transformer en blocs d’aluminium le minerai de fer chauffé à 1 800 degrés ; de l’autre, d’immenses constructions occupées par des laminoirs destinés à découper dans ces blocs de fines feuilles directement utilisables par les chaînes de montage. L’âge d’or de Ravenswood.

Il dura trente ans. En 1987, l’usine fut vendue à un groupe industriel dont l’un des personnages principaux s’était exilé en Suisse pour échapper à des poursuites judiciaires : bravant l’interdit du Congrès, il avait commercé avec l’Iran. Ce nouveau chapitre patronal commençait donc très mal. La suite fut du même tonneau : dégradation des conditions de travail, harcèlement des syndicats combatifs et gel des heures supplémentaires. Dans les années quatre-vingt-dix, la direction dut négocier un nouveau contrat – plus avantageux – avec les salariés. Mais l’embellie ne dura pas. Le destin de Ravenswood était scellé. Tous les prédateurs de la crise frappèrent les 4 000 habitants de plein fouet : fin 2008, les prix de l’énergie doublèrent, les concurrents étrangers se firent plus mordants et en quelques semaines, le prix de l’aluminium chuta de 50 %. En février 2009 furent éteints les hauts fourneaux et fermées les portes de la moitié de ce vaste complexe, précipitant près de 800 ouvriers, techniciens et ingénieurs dans l’univers du chômage, un mot qui n’avait pas été prononcé dans la région depuis plus d’un demi-siècle. A travers cette épreuve vécue avec douleur, Ravenswood se contentait pourtant de suivre l’érosion générale : depuis décembre 2007 – début officiel de la récession actuelle – un emploi sur six dans l’industrie a disparu, sans beaucoup d’espoir d’être un jour remplacé.

Autre signe révélateur : le mois dernier, et pour la première fois dans l’histoire du pays, les syndiqués de la fonction publique devinrent, selon les statistiques, plus nombreux que ceux du secteur privé. Venu « porter le deuil » des hauts fourneaux, Joe Manchin, gouverneur de la Virginie de l’Ouest, eut raison de lancer aux habitants de la ville sinistrée réunis dans le gymnase du lycée : « Un monde vient de disparaître sous nos yeux. » Par les fenêtres de l’immense salle, on voyait effectivement les interminables cheminées dont les extrémités ne laissaient échapper aucune volute de fumée. Restent les laminoirs avec leur millier d’emplois. Ultime espoir de la ville. « Espoir bien fragile dans le contexte actuel, souligne Brian McLean, l’un des 800 licenciés. Ravenswood n’a pas d’autre atout que son aluminium. Dans d’autres villes en difficulté, les mineurs peuvent trouver de nouveaux filons, les fermiers de nouvelles cultures et les commerçants de nouveaux débouchés. Rien de tel à Ravenswood. Au-delà du métal, c’est le vide. 

Les banques de vivres ont doublé leur activité et le mont-de-piété a triplé le volume de ses affaires. Les prédateurs tournoient déjà dans le ciel. Et pour s’agiter, les fantômes n’attendent que le silence des machines.

Christian Daisug

Article extrait du n° 7051 de Présent du samedi 13 mars 2010.
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Les illustrations ont été choisies par Novopress.

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