Avant-première – Minute n°2450 – 3 mars 2010 : Comment la presse a été normalisée

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Jean-Claude Valla (1944-2010) était en première ligne
Le jour où la presse française a été « normalisée »

Jean-Claude Valla est mort jeudi 25 février dans son village d’Arthez Asson, dans le Béarn, à l’âge de 65 ans. Il avait été le directeur de « Minute », celui du « Choc du mois », mais aussi, et d’abord, celui du « Figaro Magazine ». L’hommage que nous lui rendons est aussi une ode à la liberté de la presse. Celle qui, en France, a disparu le jour où il a dû quitter le « Fig Mag ». Ce fut le début d’une « normalisation » de toute la presse français dont, trente ans plus tard, on ne voit pas la fin.

Jean-Claude Valla, c’était d’abord un regard. Un regard attentif, l’œil malin, quand on venait lui proposer un sujet, l’air de dire : « Vas-y, continue, si tu crois que je ne te vois pas venir… » Le genre de patron auquel il est impossible de fourguer un sujet déjà traité ailleurs ou auquel on envisage de donner un angle pas tout à fait en phase avec la ligne du journal. Un regard, à vrai dire, qu’il partageait avec celui qu’il faudra bien reconnaître un jour comme l’un des plus grands journalistes de l’après-guerre, François Brigneau, ce regard du terrien auquel on ne la fait pas. Un paisible aussi, et c’est un autre de leurs points communs, mais capable de pousser la gueulante nécessaire – de temps en temps… – au bon fonctionnement de toute rédaction digne de ce nom. Et un travailleur. Un bosseur, appliqué, méticuleux, réfléchi et déterminé à la fois.

Ces qualités, Jean-Claude Valla les montra tout au long de sa carrière journalistique, et chacun put les éprouver à « Minute », dont il dirigea la rédaction de 1993 à 1999, notamment lorsqu’il lui fallut prendre la décision de publier, ou pas, l’enquête sur « le domicile secret de François Mitterrand », le nid d’amour qu’il occupait, avec Anne Pingeot et Mazarine, au 11, quai Branly à Paris. Ce sujet, qui courait les rédactions, nul n’en avait voulu. Jean-Claude dit oui. A une condition : que l’on refasse toute l’enquête que des indépendants nous proposaient. Avec planques, filatures, infiltration du bâtiment, photos.
Cela fut fait sous ma direction – j’étais le chef des informations de « Minute ». Jean-Claude reçut même, en bonus, un plan détaillé du PC de sécurité et le minutage, avec croquis, des mouvements des hommes chargés de la sécurité du président de la République à la sortie de celui-ci chaque matin. Je crois qu’il en fut épaté. Je crois, parce qu’il ne fallait pas compter sur lui pour le dire. Le fait qu’il donne son imprimatur à la publication disait, en soi, sa satisfaction. Lorsque, plus tard, je lui en ai raconté les dessous, le « making off » comme on dit désormais dans le cinéma, il a eu l’air quelque peu éberlué que nous ayons pris ces risques et a bien ri.


Un « modéré » à la « Nouvelle Droite »

Jean-Claude Valla était arrivé à « Minute » par un concours de circonstances. Il en est devenu le directeur sans y avoir auparavant collaboré. Le « Minute » qui lui correspondait le plus, c’était celui qu’il n’avait pas connu, celui des années 1960, de Jean-François Devay, son fondateur. Un titre où il est possible de faire vraiment du journalisme, de publier tout – ce qui ne veut pas dire n’importe quoi –, d’être à la fois immergé dans l’actualité et de conserver la faculté de l’appréhender avec recul. Ceci pour dire qu’il n’était pas d’« extrême droite », ainsi que « Minute » était alors décrit, et pas forcément à tort, avant son arrivée, en une lente dérive qui nous colle encore à la peau près de deux décennies plus tard. La mission de Jean-Claude – et de tous ceux qu’il avait choisis en constituant son équipe – était de « désextrémiser » ce qui avait été l’équivalent, à droite, simplement à droite, du « Canard enchaîné ». Cela ne voulait pas dire, entendons-nous bien, en faire un journal centriste. Simplement de le sortir du ghetto dans lequel il avait été enfermé. Y parvînmes-nous ? Je le crois.

Nous fîmes, me semblait-il, sous sa bienveillante et vigilante direction, un journal qui correspondait aussi bien à ce qu’il fut qu’à ce que Jean-Claude était profondément, et que son ami de quarante ans Michel Marmin, actuel directeur de la revue « Eléments », résume ainsi : « Jean-Claude a toujours eu des opinions très tranchées mais c’était profondément un modéré. Il admettait les positions divergentes. Ses analyses étaient toujours très intéressantes car il ne prenait pas systématiquement le contre-pied de ceux qui étaient plus modérés que lui. En fait, il avait une certaine attirance pour les grandes figures de la IIIe République. Il se sentait assez de plain-pied avec ces gens-là. »

Que faisait donc Jean-Claude Valla « à droite », au sein, d’abord, de ce qu’on appela sans qu’elle s’en réclamât jamais la « Nouvelle Droite », puisqu’il fut l’un des fondateurs du Grece avec Alain de Benoist et le premier rédacteur en chef d’« Eléments », de 1973 à 1977, avant que Michel Marmin, déjà, ne lui succède ? Il était « à droite », ou « de droite », parce qu’il était du camp où se trouvait la liberté, avec, là aussi, l’une de ces contradictions qui sont la marque de fabrique de l’homme de droite qui puise ses racines au plus profond de l’humus européen : un besoin naturel, évident, de s’intégrer dans une communauté d’appartenance et de camaraderie, un besoin tout aussi irrépressible de préserver sa personne et d’affirmer son individualité.


« Nous nous sentions libres, peut-être trop »…

Alain de Benoist, ce lundi, lors de ses obsèques en Béarn, s’est chargé de retracer sa vie et Michel Marmin fera de même dans un prochain numéro d’« Eléments ». La place qu’ils lui accorderont dans le développement de la « Nouvelle Droite », seul courant de pensée ayant su émerger « à droite » depuis la création de l’Action française de Charles Maurras au début du XXe siècle et influencer en profondeur une génération – quelles que soient les distances prises ensuite par nombre d’entre eux – est méritée pour celui, à la tête des éditions Copernic, par exemple, publia aussi bien Jean Cau que Robert Poulet, ou Vu de droite, ouvrage d’Alain de Benoist qui, on l’a oublié, allait obtenir le Grand Prix de l’essai de l’Académie française en 1978, soit seulement dix ans après… Mai 68. Impensable aujourd’hui ?

En effet. Et c’est justement pour cela que s’il ne faut retenir qu’une chose dans la carrière de Jean-Claude Valla, ce sont les années qu’il passa au « Figaro Magazine », et le récit qu’il en livra, sous le titre « Avec Louis Pauwels au “Figaro Magazine“ », magnifique et triste texte qui s’apparente à un requiem pour la liberté de la presse et dont la portée va bien au-delà de la seule réorientation, au début des années 1980, de la ligne éditoriale de cet hebdomadaire qui avait tout – enfin presque, comme on va le voir – pour devenir le principal vecteur du renouveau culturel et idéologique – et donc politique, en vertu du principe gramciste de la conquête des esprits comme préalable à la victoire dans les urnes – de la droite française.

Quand Valla prend la direction du « Figaro Magazine » – transformation, en fait, en un magazine du « Figaro dimanche » –, nous sommes à l’automne 1978. Giscard d’Estaing est à l’Elysée, Barre à Matignon, et c’est tout naturellement que le président de la République fait la une du premier numéro daté du 7 octobre 1978. Valla, qui a précédemment et brièvement travaillé à « Valeurs actuelles », a quitté avec appréhension les éditions Copernic. Jouira-t-il, au « Fig Mag », de cette liberté qui lui est si chère et qui est tout simplement la condition sine qua non de l’exercice de la profession de journaliste ? Il intègre tout de même ce qui est alors « le » groupe français de presse, l’empire Hersant, surnommé par ses innombrables ennemis le « papivore ».

Pour son bonheur – et à sa surprise –, il bénéficia de la plus totale liberté. Quand on lit le « Fig Mag » d’aujourd’hui, c’est-à-dire quand on lit la chronique d’Eric Zemmour, parfois la page dirigée par Jean Sevillia, et qu’on balance le reste, on a peine à imaginer ce que fut ce titre, ce qu’il apporta dans […]

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