Jean Ferrat est mort aujourd’hui, en Ardèche, à l’âge de 79 ans. Les hommages, déjà, affluent. Hypocrites. « Car qui, à part L’Humanité et Novopress, s’intéresse encore à l’interprète d’Aragon », écrivions-nous ici-même le 8 janvier dernier. C’est ce texte d’hommage profondément sincère, car publié de son vivant, que nous republions aujourd’hui, sans en avoir changé une virgule, avec une vidéo de La Montagne.
Dans les rédactions, les « nécros » sont prêtes. Passée un certain âge, toute personne un peu en vue a sa vie « mise au froid ». Pour le « jour où… », le texte est « au marbre ». La belle expression… Dans la presse, on aime bien travailler dans l’urgence mais quand on peut éviter d’être pris au dépourvu, c’est aussi bien. Ce n’est pas encore pour cet hiver ? Pas grave coco, ce sera pour le prochain. Et puis ce qui est fait n’est plus à faire…
Jacques Brel est mort, Léo Ferré aussi, Georges Brassens également ; Jean Ferrat est le prochain sur la liste. Le dernier. On voit d’ici les articles louangeurs qui vont paraître, les unes attristées, les soirées d’hommage. Tout un chacun fera révérence devant celui qui l’aura tirée, sa révérence, après un oubli… quasi général.
Car qui, à part L’Humanité et Novopress, s’intéresse encore à l’interprète d’Aragon, à celui qui, refusant le mode de fonctionnement de la société marchande et son principal vecteur de propagande et d’asservissement, la télévision, refusa de se plier à ses conditions, lesquelles étaient d’autant plus inacceptables qu’il avait longtemps été déclaré persona non grata sur les plateaux et sur les ondes ?
A deux reprises, le pouvoir fit en sorte que ses chansons ne soient pas diffusées. Une première fois en mai 1963, quand la diffusion de Nuit et Brouillard, le texte bouleversant qu’il consacra aux déportés (parmi lesquels son père, Macha Tenenbaum, mort à Auschwitz), fut jugée « inopportune ». « Sans doute pour ne pas poser de problème au général De Gaulle à l’heure d’une réconciliation franco-allemande », estime Jacques Pessis dans Chronique de la chanson française (éd. Chronique-Dargaud, 2003). Une deuxième fois quand l’ORTF décida, suivant l’avis de son « comité d’écoute », de ne pas laisser Potemkine (1965), la chanson par laquelle il rend hommage aux mutins d’Odessa en 1905, se propager sur les ondes.
La Montagne (1964), qui précède de peu Que serais-je sans toi ?, n’a pas eu à subir la censure. De tout son répertoire, elle est pourtant l’une des plus subversives. Non pas qu’il y appelle à renverser l’ordre établi, non pas qu’il y affiche de convictions communistes, pire : alors que la France est en plein dans les Trente Glorieuses, alors que l’attrait d’une vie que l’on promet meilleure attire par millions vers les villes des Français qui désertent leur lieu de vie traditionnel, les campagnes, il y chante la France paysanne qui savait « tuer la caille ou le perdreau et manger la tomme de chèvre ». Il y chante ces vieux « qui avaient tous l’âme bien née, noueuse comme un pied de vigne ». Il brosse le tableau d’une France où, plutôt que de continuer à vivre selon le rythme des saisons et selon ce que la récolte donne, « une année bonne et l’autre non », on devient « flic ou fonctionnaire » en attendant que « l’heure de la retraite sonne ».
Malgré le succès de sa chanson, Jean Ferrat n’a pas arrêté le mouvement. A l’époque, il devait être inéluctable. Il est des cycles comme cela qu’il faut accomplir avant de reprendre un cours qu’on n’aurait pas dû quitter. Jean Ferrat, lui, a précédé tout le monde. Né dans les Hauts-de-Seine, il s’est installé voici plusieurs décennies à Antraigues, en Ardèche. C’est là qu’il a trouvé l’inspiration pour La Montagne. Là qu’il vit toujours. On ne sait s’il y boit une « horrible piquette ». On croit savoir qu’à bientôt 80 ans, il y est heureux.
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