Monde & Vie n°820 – 12 décembre 2009. Bioéthique : stop à la dérive eugéniste

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VIE DE FAMILLE

H1N1. Itinéraire d’une mère de famille dans un centre de vaccination

Mon bébé est né en octobre 2009, sous le signe de la grippe H1N1. La grippe H1N1, c’est la mauvaise fée de la Belle au Bois Dormant, celle qui vient tourner méchamment autour des berceaux sans y avoir été invitée et dont on essaie de conjurer le sort. A la maternité, cet automne, on ne brûle pas les rouets mais on interdit de visite tout l’entourage, y compris les frères et sœurs. Bien beau si le papa a encore le droit de venir. Et l’on prévient sentencieusement la maman : « Pour les nourrissons, la grippe A c’est grave, c’est très grave. » C’est drôle. Il y a une dizaine d’années, du temps de mes aînés, le spectre hivernal qui rôdait au dessus des nouveau- nés, saturait les urgences et ouvrait le journal de 20 heures, c’était la bronchiolite. Ben aujourd’hui, elle n’a plus l’air d’intéresser personne, la bronchiolite. Quelqu’un aurait-il vu la bronchiolite ? Faut croire que la bronchiolite s’est fait la belle. A peut-être eu peur de se faire manger par la grippe A? Les virus entre eux, ça doit être comme les grands prédateurs préhistoriques.

Le pourfendeur de la bronchiolite, c’était le kiné. Le Zorro de la grippe A, c’est le vaccin. Et c’est là que les choses se compliquent. Les bons de vaccination, c’est comme les tickets de rationnement pendant la guerre. Avec un bébé, vous êtes prioritaire. Sur le papier que j’ai reçu par la poste, Roselyne l’explique bien. Mon bébé est trop petit pour être vacciné, mais pour le protéger, il faut que son entourage le soit. Et notre famille a donc l’insigne privilège de pouvoir se faire vacciner avant le reste de la France. Franchement, c’est trop d’honneur. Vous parlez d’un cadeau. Je tripote le papier, le tourne dans tous les sens.

Il y a l’OMS, Bachelot et France-Info qui parlent pandémie, désastre sanitaire, scénario catastrophe façon Steven Spielberg et me somment d’utiliser mon bon.

Il y a les autres, et parmi eux, sur les réseaux d’information alternative que j’affectionne, certains cathos tendance nature et tradition, qui eux aussi se font un film, avec les laboratoires pharmaceutiques dans le rôle de Goldfinger. Ceux là secouent la tête, déçus : Tu quoque, Gabrielle ? Tu vas donc mithridatiser tes enfants ? Qui croire ?

Puisqu’il faut choisir entre deux délires paranoïaques, je préfèrerais à tout prendre opter pour celui de mes amis. Histoire d’être en meilleure compagnie à l’asile. Mais que voulez-vous, j’ai, malgré moi, des doutes… Je demande conseil à un pédiatre en ville. Cet aimable Ponce-Pilate me dit d’agir « comme je sens » et se lave les mains à la solution hydro-alcoolique. Elle est bonne celle-là. Mais je ne sens rien, justement. Que faire ? A part « la plouf », comme disent mes enfants, je ne vois plus… Mais on ne joue pas, n’est-ce pas, avec la santé d’un nouveau-né? Allez, cette fois je me lance. Tant pis pour les amis. Nous nous ferons vacciner. Nous partons donc un samedi matin en famille vers le gymnase promu centre de vaccination. Ignorant qu’un parcours du combattant nous attend.

Les enfants dont « l’agrippa » – et pas l’Agrippa d’Aubigné, l’aïeul de la Maintenon, on s’en doute –, est le sujet de conversation préféré, y vont comme on monte à l’échafaud. « Et nous, maman, ce sera avec adjuvant ? » me demandent- ils avec inquiétude. Forts de leur conversations de récré, ils se sont forgé sur l’adjuvant à peu près le même avis que moi, à leur âge, sur la franc-maçonnerie : « Je ne sais pas ce que c’est, mais je sais que c’est mal ». Mais plus qu’inquiets, ils sont impatients. L’attente est longue. Nous n’en sommes qu’aux premiers jours de vaccination, seuls trois clampins ont poussé la porte du centre, mais la prise en charge n’en finit pas et le circuit est kafkaïen. Pour la partie paperasserie, pourtant, du personnel en nombre : une petite dame qui tient le papier, une autre le crayon, une troisième le trombone pour former la liasse.

Mais le médecin, lui, est seul. Et l’entretien préalable s’étire interminablement tandis que les infirmiers, dans leur box, seringue au poing, attendent le chaland.

Mon statut de mère allaitante plonge le médecin dans des abîmes de réflexion. La notice stipule que l’allaitement n’est pas une contre-indication, mais il hésite. Ce n’est pas très rassurant quant à la fiabilité du papelard officiel. Il me conseille d’attendre la semaine suivante, comme ma fille de 20 mois, l’arrivée du vaccin sans adjuvant. Ah, ce terrible adjuvant! Après le vaccin, il faut encore attendre. Pour « enregistrer » le numéro de lot du vaccin. Ici aussi, trois dadames, mais une seule qui maîtrise à peu près le logiciel : « Josiane, tu fais comment pour effacer ? » Nous sortons au bout de deux heures d’un centre pourtant quasiment désert.

Je reviens, comme convenu, la semaine suivante. Nous sommes vendredi soir, il est 17 heures. Changement de décor. Y aurait-il eu quelques morts dans la semaine qui m’auraient échappé ? Il y a l’affluence d’un jour de soldes aux Galeries Lafayette. Mais toujours le même circuit sinueux et un seul médecin. Lorsque celui-ci, au bout de trois heures de consultation ininterrompue, se lève précipitamment et part au trot vers le petit coin, on entend se lever un vent de contestation hargneux. Dans la queue qui n’en finit plus de s’étirer, des amitiés se nouent.

Chacun livre ses raisons secrètes de se faire vacciner, en s’excusant presque. De voir la France bravache et si rétive au vaccin, on se sentirait presque lâche. Il est 20h30, la nuit est tombée depuis belle lurette, mes enfants ont certainement fini de dîner dans une cuisine dévastée comme la cuvette de Dien-Bien-Phu. Cette fois, c’est mon tour. Le médecin ne comprend pas : quel est donc l’âne qui m’a déconseillé le Pandemrix la semaine passée? Décidément, le corps médical est divisé.

Je sors à 21h15. Mais ma fille de 20 mois n’est toujours pas vaccinée  : Au gymnase, on ne vaccine pas les moins de 6 ans. Pourquoi donc ? Parce que la vaccination des adultes est prise en charge par l’Etat et celle des enfants en bas âge par le Conseil Régional. Donc, le site n’est pas le même. Je dois me rendre à l’autre bout de la ville, et refaire la queue. C’est vrai ça, pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Là-bas, le lundi matin, ce n’est plus l’affluence, c’est l’émeute. Il est dix heures, le centre ferme à midi et demi mais on vient verrouiller la porte derrière moi et pendre un panneau « complet » sur la poignée. Derrière la vitre, un père fait un scandale, hurle qu’il a pris sa journée et supplie qu’on lui ouvre. Il peut se mettre son bon où je pense : On le lui dit plus gentiment, mais l’idée est là. Des mères allaitent par terre dans le couloir, des femmes enceintes se serrent sur un banc, des bébés geignent, se traînent sur le carrelage et se piquent les vieux jouets qui traînent. Rajoutez à cela quelques boubous dans l’assistance et l’on jurerait se trouver dans un vieux dispensaire colonial. L’ambiance est électrique, on a un numéro comme à la sécu, mais à l’accueil, avec tout ce monde qui se presse en récriminant, l’hôtesse a la tête qui tourne et les idées brouillées : elle a donné deux fois le numéro 33. Les deux 33 se crêpent le chignon et manquent s’empoigner par le col en fausse fourrure de leur doudoune. Le médecin sort pour les départager et trébuche sur un train en plastique. Manquerait plus qu’il se casse une jambe et soit évacué. La salle est moite, affreusement bruyante, sent la couche sale et le biscuit écrasé. Un « Bachelot démission! » fuse. Et le gouvernement, remarque une maman, qui recommande d’éviter les lieux publics bondés ! Là, question échange de miasmes, c’est bingo. Et seule une minorité des « bons prioritaires » se seraient présentés ? Mais que serait-il donc advenu si l’ensemble de la France avait répondu favorablement aux injonctions gouvernementales ? Roselyne peut remercier les lobbies anti-vaccination d’avoir délesté ses centres. Sans eux, il est évident que l’indigence absolue de son organisation aurait éclaté au grand jour. Et peut-être fait trembler le gouvernement tout entier.

Gabrielle Cluzel

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