Six ans après l’invasion couronnée de succès de l’Irak par les Etats-Unis et ses vassaux britanniques et est-européens, Washington a enfin trouvé un moyen efficace d’assurer la stabilité et la paix dans le pays : l’américanisation culturelle du pays par la diffusion de la culture hip-hop (rébellion standardisée, rupture avec les valeurs traditionnelles, culte de la réussite calquée sur le modèle bling-bling des gangsta rappeurs américains, etc.).
En effet, en fin de semaine dernière, un collectif de rappeurs s’est produit à Bagdad, malgré la menace permanente d’attentats qui touche ceux qui font la promotion de comportements proscrits par les milices religieuses armées. Le nom du collectif ? DZK pour Danger Zone Killer (rien que ça). L’agence AFP révèle que les antennes paraboliques se multiplient aux balcons des appartements de la population irakienne, ainsi nourrie 24 heures sur 24 de clip vidéos occidentaux (du rap à la pop en passant par la pornographie ?) qui agissent très probablement comme un moyen de soumettre mentalement les autochtones à défaut d’avoir réussi à les soumettre totalement par le biais de la force. C’est là l’application rigoureuse de la théorie du soft power : c’est-à-dire le fait pour un acteur des relations internationales (Etats, politiques, entreprises, ONG, autre) d’influencer indirectement le comportement d’un autre acteur (un autre Etat et sa population habituellement) ou la définition par cet autre acteur de ses propres intérêts à travers des moyens non coercitifs (culturels ou idéologiques). Ainsi, on ne soumet plus une population tant par le hard power (moyens coercitifs classiques : guerres, répression, dictature, autre) que par le soft power, c’est-à-dire par la subversion. Dans les débats géopolitiques et diplomatiques hors U.S.A., l’expression “soft power” est souvent employée comme synonyme de politique d’influence (économique, culturelle, idéologique) initiée par l’État et désigne de multiples formes de qui se nomme aussi communication publique (ou propagande).
Mahmoud Ryadh, 21 ans, membre du collectif DZK, explique « Le monde doit comprendre que nous ne sommes pas différents des autres ». Pour Mahmoud, le rap est “l’aspect positif” de l’invasion américaine. « L’occupation, c’est vrai, a des côtés négatifs, elle nous a détruits. Mais nous nous sommes appropriés la liberté et cet art » du rap. Reste une question : cette envie débordante de se jeter dans les bras d’une mondialisation aujourd’hui décriée partout en Occident est-elle le fait d’une minuscule caste de bourgeois irakiens sur-diplômés à l’image de la jeunesse anti-Amadinejhad en Iran ? C’est possible car, en Irak comme en Iran, l’anglais n’est pas très répandu en dehors des classes bourgeoises et des milieux aisés : ce qui explique que les milieux populaires ne sont pas souvent interrogés par les journalistes.
En 2009, Jean-Claude Michéa, sociologue, universitaire et philosophe, expliquait que, selon un rapport publié par l’ambassade des Etats-Unis en Birmanie , « une grande partie des difficultés rencontrées par les entreprises américaines pour s’implanter en profondeur dans ce pays, tenaient au fait que la recherche du profit individuel et le désir de s’enrichir occupaient une place encore trop marginale dans la culture birmane traditionnelle. » M. Michéa en concluait que, pour « ces missionnaires libéraux », l’on devait contraindre ces populations à se “moderniser” et les amener à rompre avec leur mentalité archaïque et “conservatrice”. » Force est de constater que, dans le monde entier, en passant par l’Irak et la Birmanie, le principal objectif des Etats-Unis est de déclencher des « mai 68 » à répétition pour éradiquer les valeurs traditionnelles, les cellules sociales de base et les vertus classiques (famille, institution religieuse, patriotisme, simplicité volontaire, lien et entraide communautaire, etc .) qui empêchaient les pays « cibles » de basculer dans la mondialisation américaine et de devenir, sur le plan des relations internationales, des amis puis des vassaux des Etats-Unis. Rien de nouveau sous le soleil : au 19ème siècle, le sociologue Max Weber avait expliqué que le protestantisme fut, en Europe, le cheval de Troie du capitalisme. Des siècles plus tard, rien n’a changé si ce n’est que la libération des mœurs et la propagation de la culture médiatique occidentale a pris le relais de Luther et Calvin. Dans la guerre moderne (qui, finalement, n’est pas si « moderne » que cela), les antennes paraboliques, permettant à l’american way of life, bien plus facilement que les B52 et les chars d’assaut, de pénétrer les sociétés et les nations du monde, sont des armes redoutables. « La liberté », dans la stratégie américaine mondiale selon la théorie du soft power, n’a rien d’un libre-choix : elle est un aller-simple obligatoire pour l’américanisation des comportements et, à la clef, la fin des Etats souverains et le passage de ces Etats « cibles » sous l’autorité de la Maison Blanche.
« Je fais ce que j’ai envie de faire. Personne ne me dicte plus ma conduite » affirme Mahmoud avec fermeté. Vraiment ?
Julien Tigeard pour Novopress France

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