Le tout hydraulique turc inquiète le Proche-Orient

La Turquie procède actuellement à l’aménagement du bassin de la Çoruh, un vaste projet de 15 grands barrages – deux sont déjà construits – et plusieurs dizaines d’ouvrages mineurs aux confins de la Géorgie, qui doivent à terme fournir un dixième de l’électricité turque. La Çoruh, bien connue des amateurs de rafting, prend sa source sur le Haut-Plateau arménien, dominé par le mont Ararat qui culmine à 5165 m.

Parmi eux, le projet de barrage de Yusufeli, qui fait depuis plusieurs années l’objet d’une vive opposition de la part d’ONG de défense de la nature. Selon ces dernières, l’ouvrage est non rentable, destructeur d’espèces locales et va chasser 16.000 personnes de leurs villages, dans une région déjà frappée par l’exode rural. Toutes prédisent au barrage de Yusufeli le destin de celui de Borçka, voisin du précédent, qui s’est envasé en quelques années et qui a dû être déconnecté du réseau. “Le problème, c’est que l’évaluation des conséquences pour l’environnement ne fonctionne pas en Turquie”, accuse l’association Greenpeace.

Turquie - Barrages

Ankara a d’ores et déjà annoncé que le projet d’aménagement du bassin de la Çoruh serait mené coûte que coûte à son terme : “Le barrage de Yusufeli se fera avec des financements nationaux : soit avec des hommes d’affaires locaux dans une formule de concession au constructeur, soit directement sur le budget de l’Etat”, indique-t-on du côté des autorités turques.

Le projet d’Ilisu sur le fleuve Tigre, d’une puissance de 1200 mégawatts, implique quant à lui le départ de 54.000 riverains et menace le patrimoine millénaire de la ville kurde de Hasankeyf. Des dégâts collatéraux qui ont décidé les partenaires étrangers (suisses, autrichiens et allemands) de se retirer du projet. Une défection qui a laissé Ankara de marbre : “Ce barrage sera construit. Nous avons l’argent et la capacité pour le construire”, a déclaré mercredi 1er juillet le ministre turc de l’Environnement.

Pour l’instant, la Turquie n’utilise que 30% de ses ressources hydrauliques mais ses projets prévoient de passer à 50%. Aux Etats-Unis et en Europe, les taux d’exploitation approchent respectivement les 95% et 85%. Quelque 172 centrales hydroélectriques sont actuellement en fonctionnement en Turquie, d’une capacité totale de 13.700 MW, qui fournissent déjà 17% de l’électricité produite du pays, 148 de plus sont en cours de construction et 1.400 autres sont en projet : de quoi tripler la production d’ici 2020.

D’autre part, en visite la semaine dernière à Damas, le ministre irakien de l’Energie et de l’Electricité a déclaré craindre une “catastrophe” cet été si la Turquie continuait de retenir l’eau du Tigre et de l’Euphrate par sa politique de construction de barrages sur l’ensemble des bassins des deux fleuves. Le débit de l’Euphrate n’est plus aujourd’hui que de 230 m3/seconde quand il entre en Irak, alors qu’il était encore de 950 m3/s en 2000. Les autorités d’Ankara ont réagi en annonçant qu’elles allaient augmenter le débit de l’Euphrate à 515 m3/seconde, et qu’elles le feraient croître progressivement pour atteindre 715 m3/s en juillet, août et septembre. De son côté, le ministre syrien de l’Irrigation précisait lundi que « La Syrie a laissé s’écouler ces cinq derniers mois 5,737 milliards de m3 d’eau vers l’Irak, soit l’équivalent de 72% de l’eau que reçoit la Syrie via la Turquie, qui s’élève à 8 milliards de m3 », indiquant que « la Syrie va augmenter de 58% le débit de l’Euphrate vers l’Irak, pour aider ce pays à surmonter la sécheresse »

“Le XXIe siècle appartiendra à la Turquie », déclarait le président Turgut Ozal en juillet 1992 lors de la mise en eau du barrage Atatürk sur le fleuve Euphrate. « L’eau sera la ressource la plus importante au Proche-Orient dans les décennies à venir, et nous sommes les plus riches propriétaires de cette ressource dans la région. Ces fleuves sont là depuis des millions d’années. Nous voulons les utiliser pour apporter leurs bienfaits aux enfants de ce pays ». Une feuille de route qui sonne comme une déclaration de guerre à l’ensemble des pays du Proche-Orient…

Henri Dubost pour Novopress France


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