Parce que c’est absurde

Parce que c’est absurde

Jacques de Guillebon
Source : La Nef n°200 de janvier 2009

En matière de très grande absurdité intellectuelle, politique et sociale, la France a à l’évidence franchi un cap qui l’emmène beaucoup plus loin qu’Orwell, la place à peu près au niveau des régimes soviétiques et la rapproche inéluctablement du monde d’Ubu.
Il faut se pencher vraiment sur les « délibérations » produites par la Halde (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Égalité), parcourir ces textes qui sont une insulte à l’intelligence et un affront fait à au moins 4000 ans d’humanité raisonnable, les voir de ses propres yeux pour commencer à y croire (et encore, toujours subsistera un doute sur l’existence de pareille machine à laver le cerveau).

Qu’est-ce que la Halde ? Une autorité administrative indépendante, c’est-à-dire un « organisme administratif qui agit au nom de l’État et dispose d’un réel pouvoir, sans pour autant relever de l’autorité du gouvernement ». Son président (Louis Schweitzer, homme parfaitement vertueux puisqu’il n’a été condamné que deux fois dans sa vie par la justice ; homme parfaitement indépendant, puisqu’il n’est que président du conseil de surveillance du Monde et président de conseils de surveillance ou d’administration et membre du même genre de conseils ou comités d’une douzaine de multinationales, établissements publics et instituts ; homme féru d’égalité des chances puisqu’il n’est que le petit-fils d’un ancien patron du FMI et le cousin de Jean-Paul Sartre), son président donc et ses membres sont nommés par le président de la République, le Premier ministre, les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale particulièrement, ce qui garantit bien entendu l’indépendance d’une telle haute autorité.
À la lecture de leur pedigree, il saute aux yeux que ces membres ne représentent pas du tout la diversité française, mais peu importe : il n’y a pas de Halde pour condamner la Halde.

Or donc, venons-en aux faits : ladite Autorité a pondu (nous restons poli) récemment une « Délibération relative à l’élimination dans les manuels scolaires des stéréotypes susceptibles d’alimenter les discriminations » (n°2008-218 du 27/10/2008). Après avoir fait étudier, sans doute par des redoublants de CM2, tous les manuels utilisés dans les collèges et lycées de France, suivant les critères possiblement discriminatoires du sexe, de l’origine, du handicap, de l’orientation sexuelle et de l’âge, elle a donc constaté, celle qui sonde les reins et les cœurs, que « la place des femmes est encore fortement marquée dans la sphère domestique où leur rôle est réduit à celui de mère et d’épouse », alors qu’elles pourraient très bien déménager les armoires et engager une gouvernante ; que « dans les manuels de géographie, les chapitres sur l’Afrique et le Maghreb mettent trop souvent l’accent sur la pauvreté avec des photos d’enfants de la rue, ou de paysans traditionnels », quand chacun sait que tous les enfants d’Afrique mangent chaque jour à leur faim (mais à quoi sert Bernard Kouchner ?), qu’ils reçoivent systématiquement un écran plat à Noël, que les habitants du continent travaillent en général à la Bourse d’où ils retirent chaque année de confortables primes et dividendes, et que de toute façon rien n’est plus sinistre que la vie d’un paysan traditionnel dont, d’abord, la profession obscène devrait être interdite ; que, par exemple, dans les manuels d’anglais étudiés (encore un coup de la perfide, ça) « les personnes handicapées ne sont présentes que dans le cadre de la présentation des jeux paralympiques » (notez l’élégance du français), alors qu’on pourrait les voir manger des frites au McDo, se rouler des pelles sur les bancs publics ou devenir PDG de Renault.

Quant aux « seniors » ou « séniors » – on ne sait pas très bien s’il faut y mettre un accent aigu ou non, alors que dans « personnes âgées », on est sûr au moins qu’il faut un accent circonflexe, mais tout cela mériterait une délibération nouvelle – la Halde s’émeut que « le contexte le plus fréquent dans lequel [ils] apparaissent est la maladie et la dégénérescence du corps. » Ce qui est en effet étrange à l’heure du botox, du retirage de peau et du viagra. Mais un peu moins à l’heure de l’euthanasie. « Ces stéréotypes, continue notre finaude, ne sont pas contrebalancés par une image positive des séniors, touchant à la valorisation de leur expérience, et /ou de leur rôle citoyen, familial, associatif ou bénévole », phrase qui démontre une bonne fois pour toute qu’on ne rigole pas dans ce pays avec l’ordre patriarcal, le respect dû aux anciens et la défense de la famille.
Enfin, concernant l’orientation sexuelle, la Haute Autorité ne perd pas le nord en relevant que « les manuels scolaires font totalement l’impasse sur ce critère lorsque sont évoquées des situations de famille, de vie ou de société », ce qui ne veut pas dire grand-chose sinon (supposons-nous) que l’école est incitée à faire l’apologie de choses interdites par la loi comme le mariage ou l’adoption par des personnes homosexuelles.
En conséquence de quoi, devant toutes ces monstrueuses atteintes à la dignité humaine, ou plutôt à sa représentation qui est la dernière chose qui importe, sachez-le, la Halde réclame qu’on nous nettoie un peu tout cela, et notamment pour laisser de la place à la présentation de « la haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité et ses missions ». Il n’y a pas de petits profits, comme le savent tous les anciens marchands de voitures.

On nous prévient enfin que « l’étude sera étendue à l’ensemble des critères de discrimination, notamment ceux de l’activité syndicale et des convictions religieuses. » On va bien rigoler.
Heureusement, comme disait à peu près Jarry au début de sa pièce, « la scène se passe en France, c’est-à-dire nulle part ».

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