Muette désertion
Paul s’était marié par ennui et l’était resté par méchanceté, terrorisé à l’idée que celle qui avait gâché tant d’années de sa vie par ses incessantes niaiseries et ses itératives maniaqueries puisse connaître une quelconque forme de bonheur loin de lui ou en compagnie d’un autre que lui. La certitude de rendre malheureuse son épouse par sa simple présence à ses côtés lui avait fait définitivement écarter toute idée de divorce. Il était hors de question qu’elle s’en tire aussi facilement…
Aude, elle, était de toute façon condamnée au statut de victime par son idolâtrie des apparences et son respect hystérique des convenances sociales. Inimaginable pour elle de prendre l’initiative d’une rupture… Que dirait-on au thé hebdomadaire chez Jacqueline ? Quels sombres sous-entendus accompagneraient le récit de sa rupture ? Peut-être même lui prêterait-on une aventure extra conjugale…
Au-delà d’une même origine sociale, les deux époux ne partageaient rien, si ce n’est peut-être une identique indifférence ennuyée à l’égard de Cédric, leur fils unique, gros garçon au regard aussi vitreux que l’écran d’ordinateur qu’il ne quittait presque jamais.
Pour ses 12 ans, Cédric s’était offert un double menton et sa première séance chez le psy. Depuis lors, ses parents semblaient considérer que c’était ce dernier qui avait la charge de l’éducation de leur progéniture et ils ne parlaient presque plus à leur fils, se bornant à lui octroyer un somptuaire argent de poche pour prévenir toute vélléité de contestation ou de révolte.
Paul regardait à la télévision les fluctuations de la Bourse, se réjouissait des hausses et s’attristait des baisses bien que ne possédant pas une seule action ni le moindre titre.
Aude découpait d’un ciseau mou mais admiratif les magazines people récupérés chez le coiffeur et rêvait de vacances à l’exotisme lointain et bariolé qui n’avaient jamais lieu, Paul refusant catégoriquement la perspective de « mal bouffer et crever de chaud ». Il préférait passer le mois d’août à Issoudun chez sa mère, vieille femme acariâtre qu’il regardait se délabrer au même rythme que la lourde demeure familiale couverte d’un lierre délavé, imprégné de poussière et infecté de vermine.
Comme il se doit, l’antique bonne femme détestait Aude qu’elle jugeait indigne de son aîné bien qu’elle considérât celui-ci comme le dernier des bons à rien et le plus parfait des imbéciles.
Il est vrai que Paul n’était jamais parvenu à gagner de l’argent, crime impardonnable dans cette famille de notaires et de pharmaciens où l’art subtil de la rapine légale se transmettait d’ordinaire dès l’âge du baptême. Paul, pour sa part, n’ayant aucune aptitude particulière ni la moindre qualité dépassant le stade de la médiocrité, était devenu fonctionnaire du Trésor, ce qui était presque une insulte faite à la mémoire de générations entières de fraudeurs du fisc.
Aude était terrorisée par sa belle mère et passait donc la majeure partie de ses vacances à tenter de se faire pardonner sa présence en multipliant les travaux ménagers et les tentatives culinaires, immanquablement raillées par la marâtre.
Le dimanche on allait en famille à l’église car on avait toujours fait ça et il n’y avait pas de raison que cela change. Mais on n’aimait pas vraiment le curé. On trouvait indécente sa façon d’insister sur l’importance du denier du culte.
Aude n’avait jamais eu d’autre ambition que de ne pas déplaire, de ne pas choquer et de finir par ainsi être acceptée d’une « bonne société » un peu au dessus de sa condition au sein de laquelle elle pourrait enfin sereinement et aimablement médire des femmes plus jolies qu’elle.
Son mari, lui, aurait voulu être un vrai salaud mais n’en avait pas trouvé l’énergie et se cantonnait donc au rôle d’alcoolique amateur.
Peu à peu, ces deux êtres qui avaient pourtant été des enfants plein de sève et de rêves, s’étaient enfoncés dans le non sens le plus absolu, dans la cotonneuse aboulie d’une existence sans odeur ni aspérité, une vraie vie de poissons rouge, chaque journée étant un nouveau tour du bocal.
Enfants d’une société qui refuse de s’interroger sur sa finalité, rejetant violemment toute transcendance au profit d’une simple jouissance d’elle-même, ils se confondaient aujourd’hui presque totalement avec elle.
Source : Zentropa