Ils coulent le port de Marseille
Comment la CGT a sabordé l’activité portuaire.
Plus de trois mois de grèves, 100 000 conteneurs perdus ! Et la CGT promet de se remobiliser en septembre pour le dernier acte de la réforme Bussereau.
Le regard de Stephan Brousse trahit son exaspération, alors que les boîtes de conserve de fruits s’empilent dans de longues remorques alignées dans les locaux de son entreprise de négoce, implantée dans le quartier de Saint- Henri.
Pour le président de l’Union pour les entreprises des Bouches-du- Rhône (UPE 13), la réforme des ports menée sous la houlette de Dominique Bussereau, le secrétaire d’État chargé des Transports, est plus qu’une nécessité, une véritable planche de survie pour le port de Marseille, qui a subi de plein fouet, durant plus de 90 jours, de multiples mouvements de grève orchestrés par la CGT.
« Je dois le dire, le port de Marseille n’a plus aucune fiabilité, il a perdu, ces dernières semaines, plus de 50 % de son activité conteneurs », déplore ce chef d’entreprise, qui a bataillé pour régler des problèmes incroyables, comme ce conteneur d’ananas chargé le 14 juin et attendu le 30 dans la cité phocéenne. La marchandise, détournée sur le port italien de Livourne, est arrivée là-bas le 5 juillet. « Il nous a fallu payer des frais de déchargement et de réacheminement par un navire spécial, un feeder, qui a finalement débarqué la marchandise à Fos-sur- Mer. On a beau expliquer nos problèmes à nos clients, ils compatissent, mais ils n’hésitent pas à partir ailleurs. »
Travailler sur le port de Marseille n’est vraiment pas une sinécure et même si, depuis le 15 juillet, la CGT a assoupli son mouvement, la santé des multiples PME qui alimentent la filière maritime est au plus bas. Plus grave, il est clair qu’une partie du trafic conteneurs a été purement et simplement perdue, constate le patron de l’Union maritime et fluviale (UMF), Marc Reverchon. De retour de trop courtes vacances, celui-ci fait les comptes et estime à environ 100 000 le nombre de conteneurs touchés durant cette grève menée comme une véritable guérilla par la CGT. Jouant sur la relève des équipes, les agents du Port autonome de Marseille (PAM), hostiles à la réforme et au transfert au privé d’une fraction des effectifs, ont provoqué le détournement massif des navires vers d’autres ports.
« Il est clair, dit-il, que certaines sociétés comme Michelin ou Perrier ne reviendront pas de sitôt à Marseille, s’ils sont satisfaits par les circuits de substitution. » Selon lui, entre un quart et un tiers des conteneurs concernés ne passeront plus jamais par Marseille.
Marc Reverchon se veut pourtant relativement optimiste pour la suite. Il estime que le syndicat finira par signer l’accord-cadre et que les agents du PAM accepteront, comme l’ont fait en 1992 les dockers, de passer sous la houlette du privé.Le Port prendrait alors un nouveau départ.
Jean-Pierre Straudo, lui, en a définitivement “soupé” de la CGT. Ce patron d’une petite entreprise de fixation industrielle installée près de Salon-de-Provence emploie 20 salariés et réalise un chiffre d’affaires de 5 millions d’euros. « Pour nous, la situation a été dramatique. J’avais des centaines de conteneurs disséminés aux quatre coins du monde. Maintenant, on les fait passer par la Belgique. » Par ailleurs président de l’Union patronale du pays de Salon, il évoque les discussions avec les banques, les échéances impayées auprès des impôts… Bref, la galère. Il estime que si les grèves perdurent, réforme ou pas, ce sont des milliers d’emplois qui sont menacés.
Et la liste des victimes s’allonge.Une centaine d’entreprises auraient, ces dernières semaines, déposé une procédure d’urgence auprès de la chambre de commerce et d’industrie. Parmi elles, une société qui avait passé un marché de merchandising avec une chaîne de supermarchés à l’occasion de l’Euro de football. Les objets sont certes arrivés dans les rayons, mais bien après la défaite des Français…
Des exemples comme celui-là se multiplient comme en témoigne à son tour Patrice Reboul, le patron d’une entreprise d’importexport de chaussures et de vêtements. « Moi, j’ai vu de mes propres yeux le patron d’une petite société d’installation de rideaux métalliques fondre en larmes car il n’a jamais reçu le matériel pour un important programme immobilier. Résultat : il a déposé son bilan. »
C’est cela aussi la CGT : l’indifférence face à la réalité du monde économique. Et qu’importe l’addition pour les autres salariés… La société de Patrice Reboul est une filiale à 100 % du groupe américain Podium. Celui-ci a transféré désormais toute sa logistique à Hambourg. Conséquence : « Je vais devoir licencier une bonne partie de mes 30 employés », s’insurge-t-il, ne comprenant pas toujours l’attitude de l’encadrement portuaire “J en ai discuté avec le directeur du port; il m’a dit : “Vous reviendrez plus tard.” Le problème, c’est que l’on ne reviendra pas.”
Victime de la CGT, Marseille va pourtant tenter son aggiornamento portuaire sous la pression du gouvernement. « Il faut que nous allions jusqu’au bout dans cette réforme car c’est notre ville qui est en mesure d’en profiter le plus », explique Marc Reverchon. Dans un premier temps, une nouvelle gouvernance sera mise en place avec le passage au statut de “grand port maritime”.Mais les difficultés ne font que commencer.Même si la CGT acceptait de signer l’accordcadre, il reste à définir dans les trois mois un plan stratégique, lequel devrait demander… deux années pour sa mise en place effective ! Il faut également régler la question du transfert au privé d’une partie de l’outillage, en l’occurrence les portiques.
La réforme s’inscrit en outre dans un climat délétère autour de l’omniprésence de CMA CGM sur le Port. Le premier armateur français – depuis que Jacques Chirac a vendu la Compagnie générale maritime (CGM) en 1996 à son ami Jacques Saadé – fait couler beaucoup d’encre. L’audition de son président en qualité de témoin assisté dans le cadre d’une plainte pour “présentation de faux bilans” sème le trouble.
Pour ne rien arranger, un mystérieux “collectif éthique du service public” souffle sur les braises. Agissant sous le couvert de l’anonymat, ce groupe, constitué de cadres du PAM, multiplie les plaintes auprès du procureur de Marseille, accusant la CMA CGM et d’autres “majors” du Port de pratiques douteuses. La justice reste sourde à ces accusations. Pour l’instant.
(Source: www.valeursactuelles.com)